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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 14:10

Grèce : Et si Hollande avait à apprendre de Tsipras ?

Par Alexis Feertchak  pour le figaro.fr

FIGAROVOX/ANALYSE - La BCE organisait vendredi une réunion d'urgence pour éviter une panique bancaire en Grèce. Alexis Feertchak observe que malgré la crise, Alexis Tsipras ose «faire de la vraie politique» et bénéficie du soutien de son peuple 

Alexis Feertchak est fondateur du journal iPhilo.fr.

PM de Grêce

Nous sommes au mois de mai 2012. François Hollande a été élu président de la République et, inspiré par l'esprit du discours du Bourget, il s'envole pour Berlin. Il l'a dit le 11 avril 2012 dans l'émission Des paroles et des actes et il compte bien s'y tenir: le traité instituant le Pacte budgétaire européen, signé le 2 mars par le président Nicolas Sarkozy, sera renégocié, que la chancelière Angela Merkel le veuille ou non. Lui, président de la République, mettra fin à l'austérité et aux vertus supposées du modèle économique allemand, quitte à agacer l'orthodoxie des institutions européennes. Après tout, il a avec lui les Français, qui l'ont élu pour ça.

Tout au long des mois de mai et juin 2012, les réunions avec l'Eurogroupe -cet embryon de gouvernement économique de la zone euro-, la Commission européenne et la Banque centrale européenne s'enchaînent. Elles sont techniques et ne répondent pas à la ligne politique française. Pour François Hollande, il ne s'agit pas de négocier tel ou tel point de détail, de mettre un coup de rabot sur une réforme des retraites ou de chipoter sur le déficit structurel admissible au regard de la règle d'or budgétaire. Non, il s'agit plus fondamentalement de changer de modèle, de rejeter l'austérité et de tirer les leçons de la crise: alors que les économies britannique et américaine sont reparties depuis 2008, la zone euro s'enlise au contraire dans un profond marasme.

Même le FMI s'alarme aujourd'hui de l'échec des politiques de rigueur. Ayant sous-estimé son «multiplicateur budgétaire», qui mesure l'effet des dépenses publiques sur le produit intérieur brut, la zone euro s'est retrouvée prise au piège: l'austérité réduit la croissance et, par suite, les recettes de l'État. A la fin, la dette n'a pas été contenue, bien au contraire. Pour convaincre que l'Europe n'a pas besoin de nouvelles coupes budgétaires, mais au contraire d'investissements productifs, les ministres Pierre Moscovici, Michel Sapin et Arnaud Montebourg se succèdent aux réunions bruxelloises. Le bras de fer avec les Allemands est rude, mais la France peut compter sur l'attention bienveillante des pays d'Europe du Sud -l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la Grèce- qui ont plus souffert encore de l'austérité.

À Paris, près de l'Assemblée nationale, des milliers de personnes défilent, en soutien au président François Hollande. Alors que résonne la chanson Bella Ciao en face du Palais Bourbon, on peut lire sur les banderoles: «Arrêtez l'austérité! Sauvez la France! Changez l'Europe!».

Fin. Cette histoire n'a pas eu lieu. Crédules, certains y auront peut-être cru en mai 2012. En réalité, le président François Hollande n'a pas renégocié le Pacte budgétaire européen: il parvint certes en juin 2012 à faire ajouter un «pacte pour la croissance et l'emploi», mais il ne s'agissait que d'un pis-aller, pour qu'un semblant d'honneur lui fût assuré. Loin de l'esprit du Bourget, François Hollande n'a pas chamboulé le modèle de l'Union économique et monétaire: l' «eurostérité» règne toujours sur la zone euro. Le Hollandisme révolutionnaire, comme le prédisait Emmanuel Todd, a fait long feu.

Loin de l'esprit du Bourget, François Hollande n'a pas chamboulé le modèle de l'Union économique et monétaire: l' «eurostérité» règne toujours sur la zone euro. Le Hollandisme révolutionnaire, comme le prédisait Emmanuel Todd, a fait long feu.

Il faut regarder cet échec et ce reniement originels de François Hollande à l'aune de ce qui se passe aujourd'hui à Athènes, où les Grecs, s'ils ne souhaitent pas en majorité sortir de l'euro, refusent catégoriquement de subir encore des années la rigueur bruxelloise. Alors que 80% des Français mésestiment leur président de la République, 60% des Grecs soutiennent en pleine tourmente leur Premier ministre Alexis Tsipras. Mercredi dernier, ils étaient dix mille à défiler place Syndagma à Athènes en chantant Bella Ciao et en scandant «Stop austerity. Support Greece. Save Europe». Tous les conseillers en communication pourront se pencher sur la courbe de confiance de Français Hollande en lui promettant de la retourner, rien n'y fera: quand un chef d'État se renie dès le premier mois de son mandat et abandonne l'idée de faire de la politique, de la vraie, en inscrivant son action dans l'histoire de son pays, plus aucune anaphore (Moi président), plus aucune dislocation (La France, elle est …) ne pourra le sauver.

Si on peut légitimement ne pas adhérer aux positions radicales d'Alexis Tsipras et être exaspéré à l'idée qu'une faillite grecque puisse coûter près de 70 milliards d'euros à la France, il faut bien reconnaître qu'Alexis Tsipras est un chef de gouvernement qui, dans la tempête, tient la barre. Il ne se ballade pas avec sa boîte à outils et ne professe pas des retournements à venir en attendant tranquillement que les vents venus de l'extérieur lui apportent une croissance miraculeuse sur un plateau.

Alors que 80% des Français mésestiment leur président de la République, 60% des Grecs soutiennent en pleine tourmente leur Premier ministre Alexis Tsipras.

Il doit certes jongler, d'un côté, avec l'aile gauche de Syriza, qui est prête à tout, y compris à un défaut et à une sortie de l'euro, pour faire plier l'ex-Troïka, et, de l'autre, avec la majorité de la population grecque qui ne souhaite pas aller jusqu'au Grexit. Mais avec son ministre des Finances Yanis Varoufakis, il sait qu'une authentique tragédie grecque se vit au rythme de la «panique» (terreur inspirée par les bruits du dieu Pan) et de la «catastrophe» (qui signifie étymologiquement «renversement»). Les banques grecques se vident de leurs euros; au bas mot trente milliards ont fui sous les matelas. Le spectre de la panique bancaire qui avait agité la zone euro en 2011 resurgit. La catastrophe, au sens tragique de renversement et de révélation de la fin de l'intrigue, se fait jour peu à peu, sans que l'on puisse dire quelle sera toute l'étendue de ses conséquences: si aucun accord n'est trouvé d'ici la fin du mois pour débloquer la tranche de 7,2 milliards d'euros d'aides européennes, la Grèce ne pourra pas rembourser la somme de 1,2 milliard d'euros due au FMI et sera alors de facto en situation de défaut. Bienheureuse la Pythie qui serait capable de prédire avec certitude ce qui se passerait dans un tel cas et les conséquences, non seulement pour la Grèce, mais aussi pour l'ensemble de la zone euro.

Aujourd'hui, la vertu des Grecs est de montrer aux autres pays européens que, lorsque l'on chasse la politique par la porte, elle revient par la fenêtre, avec plus d'entrain encore. Les Grecs, encore réunis derrière leur Premier ministre, montrent l'inanité du fantasme technocratique bruxellois en vertu duquel des pays au garde-à-vous pourraient être gouvernés docilement par des commissaires anonymes, au seul regard d'indicateurs macroéconomiques, comme on gérerait un porte-feuille d'actions et d'obligations.

Les Grecs, encore réunis derrière leur Premier ministre, montrent l'inanité du fantasme technocratique bruxellois en vertu duquel des pays au garde-à-vous pourraient être gouvernés docilement par des commissaires anonymes, au seul regard d'indicateurs macroéconomiques.

Il y a quelques jours, sur BFM Business, un journaliste tombait à plat ventre dans la confusion entre raisonnement économique et rationalité. Alors qu'il constatait que les Grecs refusaient que les négociations portent sur des points techniques et qu'ils exigeaient au contraire que la négociation devienne politique, le journaliste ne put s'empêcher d'en conclure que, dès lors, «le dossier n'était plus économique, n'était même plus du tout rationnel, qu'il était devenu purement politique». Ce raisonnement en dit long sur un malentendu entourant particulièrement la crise grecque: dès lors que l'on passerait de l'économique au politique, on tomberait nécessairement dans l'irrationalité. Cet économisme, qui consiste à observer l'ensemble des faits sociaux sous le seul angle économique, témoigne au contraire d'un très haut degré d'irrationalité. Dans un tel discours strictement économique, les pauvres Grecs ne seraient qu'à la merci de leurs créanciers. La Troïka, formée du FMI, de la BCE et de l'Eurogroupe, a tellement cru à ce discours qu'elle en a oublié que, politiquement, les Grecs sont aussi un peuple souverain et libre, que, socialement, les Grecs sont ceux qui, parmi les pays européens, ont le plus souffert et qu'enfin, culturellement, les Grecs partagent avec les Russes la religion orthodoxe et une proximité géopolitique.

C'est seulement en tenant un discours politique qui prenne en compte l'ensemble de ces paramètres que l'on peut atteindre un degré suffisant de rationalité pour éviter une fin tragique. En se braquant sur des considérations strictement économiques et comptables, les créanciers de la Grèce pourraient à l'avenir jouer contre eux-mêmes. Car, ces derniers sont-ils prêts à ce que la Grèce fasse défaut et ébranle l'édifice entier de l'euro? Alexis Tsipras le sait et c'est pourquoi il a osé depuis son élection faire de la politique, de la vraie. Toutes proportions gardées, car heureusement, la France n'est pas dans la situation de la Grèce, c'est précisément ce que François Hollande n'a pas eu le courage de faire, mais seulement de dire le temps d'un discours au Bourget.

Loin d'être seulement les mauvais élèves turbulents de la zone euro, les Grecs, dans la tragédie qu'ils traversent, montrent qu'ils ont encore beaucoup de choses à apprendre à l'Europe. Comme l'écrivait Pierre Legendre en 1996, «Sophocle et tous les autres, redites-nous la tragédie et l'infamie de nos oublis».

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Published by radicalisme-finisterien - dans Politique Europe