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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 17:41
Les débris de l’A321, le lendemain de son crash en Egypte - AFP PHOTO/KHALED DESOUKI

Les débris de l’A321, le lendemain de son crash en Egypte - AFP PHOTO/KHALED DESOUKI

Crash du Sinaï : généalogie d’une illusion collective

Rarement une revendication d’attentat aura été traitée avec autant de circonspection. Voici ce que ce déni dit de nous.

 

Rarement une revendication d’attentat aura été traitée avec autant de circonspection que celle de l’organisation État Islamique concernant le crash de l’Airbus A321 Metrojet dans le Sinaï [...].

Making of

Laura-Maï Gaveriaux est philosophe et « plume internationale indépendante ». Ce billet a été publié, en deux parties, sur le site Intégrales productions. Nous le reproduisons ici, en quasi-totalité, avec l'accord de l'auteur.

 

Photo :Les débris de l’A321, le lendemain de son crash en Egypte - AFP PHOTO/KHALED DESOUKI.

Source : http://rue89.nouvelobs.com/

Retour sur une illusion collective.

Silence gêné des Etats-Unis.

Pour rappel de la chronologie, l’avion de la compagnie russe, qui transportait 224 occupants à son bord, s’est écrasé dans le Sinaï égyptien le 31 octobre, dans le centre de la péninsule.

La sécurité y est beaucoup moins problématique que dans le nord, où le groupe Wilayat Sinaï (affilié à l’Etat Islamique), a pris ses quartiers depuis 2011. C’est le soir même que l’organisation Etat Islamique (EI), par son canal officiel sur Twitter, a revendiqué l’attentat.

S’est alors ouverte une période de débats sur l’authenticité et la crédibilité de la revendication, entre les dénégations des officiels russes et égyptiens et l’analyse des journalistes, plus ou moins spécialistes du sujet.

Les silences gênés des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France devront plus tard se révéler comme diversement motivés.

La folle semaine d’une revendication terroriste.

Le lendemain du crash, en France, comme le rapporte le site Arrêt sur images, le journaliste de RFI David Thomson juge à chaud que la revendication devait être prise au sérieux.

tweets-crash-sinai-davidthomson_0_1.pngTweets de David Thomson - compte Twitter du journaliste

 

 

Étant parmi les spécialistes des mouvements djihadistes les plus pointus du moment, Thomson s’appuie sur deux arguments.

  • De fait, un canal officiel de l’EI n’a jamais revendiqué d’attentat sans en avoir été à l’origine ;
  • Par ailleurs, un mensonge découvert serait une erreur de communication majeure pour un mouvement cherchant à s’établir comme autorité territoriale, politique et guerrière.

Le mouvement risquerait de se décrédibiliser auprès de ses aspirants, et face à ses principaux concurrents (Al Qaeda en tête).

Le 4 novembre fut un jour de bascule.

Très vite, deux camps se constituent, avec d’un côté les sceptiques (par exemple Christophe Ayad, rédacteur en chef au Monde) ; de l’autre, un groupe d’analystes confirmés, remarqués sur Twitter pour leur activité de relais et de décryptage des questions djihadistes.

Les premiers s’appuient sur l’absence de missiles sol-air d’une telle portée dans cette zone, tandis que les seconds font valoir les lacunes sécuritaires dans les aéroports égyptiens.

31 Oct

n543423314_1464892_5953_normal.jpg David Thomson @_DavidThomson

@Alkanz de rien, non effet, il n'y a jamais eu de revendication opportuniste de leur part jusqu'à maintenant.

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Christophe Ayad @ChristopheAyad

@_DavidThomson @Alkanz jamais de revendication opportuniste mais jamais d'avion abattu non plus. Ça m'a l'air assez foireux

6:41 PM - 31 Oct 2015

  •  

Dès le 2 novembre, les choses commencent à évoluer : la compagnie Metrojet reconnait, à demi-mot, que la piste terroriste est envisageable [les médias aussi, ndlr]. Quant aux autorités russes, elles annoncent rouvrir les hypothèses.

Le 4 novembre est un jour de bascule. Les autorités britanniques reconnaissent, les premières, la possibilité de la thèse terroriste.

Quelques heures plus tard, l’EI publie une nouvelle vidéo de revendications. Cette dernière apporte peu d’éléments nouveaux, et pas de précisions quant au mode opératoire. Il s’agit donc uniquement d’un acte de communication caractérisé : ils défient les autorités russes, par un étonnant retournement rhétorique, de prouver qu’ils ne l’ont pas fait  !

Dans le même fichier audio, il est précisé que cet attentat a été commis pour célébrer l’anniversaire de l’allégeance du groupe à l’EI.

Le même jour, on apprend que les satellites américains ont détecté un flash de chaleur au moment du crash, soit le phénomène observé lors d’une explosion en vol, étayant la thèse de l’attentat.

Crash en Egypte, l’Etat islamique dans le viseur.

C’est également le 4 novembre qu’est publié un des tous premiers articles d’analyse proprement dite, s’éloignant de la simple question de savoir si la revendication de l’EI était juste ou non. Il est signé de Jean-Pierre Perrin dans Libération.

Il est l’un des seuls journalistes français à regarder ce qu’il se passe du côté de la Syrie, dans la province d’Idlib  : des zones où un cessez le feu a été conclu entre la coalition pro-Bachar et les insurgés.

Perrin rapporte que la trêve a été rompue par l’aviation russe qui, depuis, ne cesse d’intensifier ses bombardement dans les zones tenues par l’EI [pour se venger de l’Etat islamique, ndlr]. Pendant ce temps, le quotidien prépare sa une du lendemain, dont le timing est juste.

unelibe.jpgUne de Libération du 5 novembre

 

C’est en effet le 5 novembre que cette partie de l’histoire semble trouver sa résolution, alors que Libé titre «  Crash en Egypte, l’Etat islamique dans le viseur  ».

Quelques heures plus tard, le Royaume-Uni, par la voix de David Cameron, rapatrie ses ressortissants et suspend les liaisons aériennes avec Charm el-Cheikh. Les grandes chancelleries suivent quelques heures plus tard. Certaines à demi-mot, comme la France, dont l’état des relations diplomatiques avec l’Egypte lui impose la prudence dans ses propos publics. D’autres explicitement, comme les Etats-Unis, qui réactivent à cette occasion un axe Atlantique qui tendait à passer au second plan des priorités américaines ces derniers temps.

L’Egypte se cramponne.

Le vendredi 6, en fin d’après-midi, l’information sur les résultats de l’analyse des boîtes noires est diffusée. Il ne reste guère que l’Egypte pour se cramponner à l’hypothèse accidentelle, s’isolant peu à peu du concert des nations «  sérieuses  ».

Cet après-midi là, encore, le responsable égyptien de la commission d’enquête annonce qu’il n’y a pas «  de conclusion  » sur la cause de la dislocation de l’appareil. Cela n’empêche pas la Russie de dépêcher 22 avions vides à Charm el-Cheikh pour rapatrier ses ressortissants. Encore une fois, Poutine se montre plus réaliste que fidèle dans son jeu d’alliances, soutenant son allié égyptien jusqu’à un certain point.

D’autant qu’il n’a rien à craindre de son opinion concernant le soutien à la guerre en Syrie, dans une Russie plus nationaliste que jamais.

[...] Samedi 7 novembre, une conférence de presse surréaliste a lieu, pendant laquelle le responsable égyptien de la commission d’enquête dit, devant une assistance de journalistes médusés, qu’il n’y a pas encore de «  conclusion  » sur les causes de la dislocation de l’appareil.

Ce dimanche 8 novembre, la même commission reconnait être «  sûre à 90%  » que le bruit enregistré par les boîtes noires correspond bien à l’explosion d’une bombe.

Alors que la position officielle du Caire reste invariablement hermétique à l’évidence des faits, la commission d’enquête choisit de s’écarter officiellement, publiquement, de son propre gouvernement [...].

Pas de journalisme explicatif.

Alors que n’importe quel attentat de cette envergure en Europe aurait entraîné pléthore de papiers analytiques sur ses conséquences prévisibles dans le cours de la guerre, c’est la valse-hésitation sur la nature du crash qui a occupé les colonnes des journaux.

Des éléments sont arrivés chaque jour, parfois toutes les heures, infirmant ou confirmant la thèse de la bombe embarquée à bord. Mais aucune analyse géopolitique, et très peu de développements contextuels, ont été donnés au lecteur pour qu’il puisse prendre la mesure de ce que représenterait un tel succès de l’EI à l’échelle de l’histoire immédiate.

Un débat technique d’experts, pointu, et précis. Peu de journalisme explicatif. Et pour ainsi dire aucun récit.

[...] S’il faut des journalistes pour scruter Twitter, le nouvel espace communicationnel des djihadistes, on aimerait qu’il y ait aussi de grandes plumes pour proposer des réflexions d’ensemble dans le sillage des informations collectées. Ces deux formes de journalisme ne sont d’ailleurs pas antinomiques, contrairement à ce que certains disent parfois. Elles se complètent. Cette fois ci, l’une n’a pas su prendre le relais de l’autre.

L’EI gagne la guerre de communication.

La plus belle réussite de l’EI dans cette opération réside peut-être dans sa victoire au plan de la communication.

En effet, contrairement à ce qu’affirmait le journaliste Robert Namias sur Europe 1, passer la sécurité d’un aéroport égyptien avec un engin explosif n’a rien d’un exploit, pas plus que ça ne le serait à Tunis, à Istanbul, à Zagreb et peut-être bien ailleurs encore  : il n’est pas si rare de pouvoir « accéder à l’avion en un quart d’heure ».

Une victoire de communication des djihadistes de l’EI donc, puisque l’Égypte se retrouve isolée dans son déni, créant de la colère au sein de sa propre population. Pendant ce temps, le reste des opinions mondiales assistent à la supériorité opérationnelle et «  marketing  » de ceux que l’on se contente pourtant de désigner, souvent, comme de simples barbares.

Force est de constater qu’un certain sens de la tactique a pourtant présidé à cet attentat  : frapper un avion russe, depuis l’Egypte, six mois après Sousse, atteint une nouvelle fois son objectif  : terroriser les opinions occidentales.

L’aveuglement collectif.

Dans les premières heures, nous avons assisté à un pur phénomène d’aveuglement volontaire collectif. Pour qui suivait l’évolution des conversations en gardant un certain recul, il était possible de voir se dessiner un mécanisme reposant sur les mêmes ressorts que ceux décrits par Hannah Arendt dans sa réflexion sur les attitudes de l’Etat-major américain lors de la guerre du Vietnam [...] :

« C’est cette fragilité qui fait que, jusqu’à un certain point, il est si facile et si tentant de tromper. La tromperie n’entre jamais en conflit avec la raison, car les choses auraient pu se passer effectivement de la façon dont le menteur le prétend. Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le mensonge possède le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre. Sa version a été préparée à l’intention du public, en s’attachant tout particulièrement à la crédibilité, tandis que la réalité a cette habitude déconcertante de nous mettre en présence de l’inattendu, auquel nous n’étions nullement préparés. »

S’il est clair que l’Egypte et la Russie se sont livrées à du mensonge pur et simple à certains moments de l’enquête sur le crash de l’A321 de la Metrojet, ce que l’analyse de Arendt nous permet d’interroger de façon plus aiguë encore, c’est l’attitude de certains journalistes et experts de plateau dans le premier tiers de la semaine.

Tout fut problématique dans le traitement de cette information, et pour une fois, les politiques et les médias semblaient sur la même longueur d’ondes, à quelques exceptions près. Etant donné la lenteur avec laquelle les premières mesures de sécurité ont été prises, on reste sidéré face au danger potentiel qu’a représenté cette apathie généralisée.

Certaines sociétés mettent plus de temps à sortir du déni que d’autres.

On pense à la Tunisie, qui a dû subir deux attentats d’ampleur pour que la menace terroriste ne soit pas systématiquement ramenée à un «  complot des fausses barbes  » orchestré pour permettre le retour de Ben Ali [...].

En France, les théories du complot ont fleuri suite aux attentats de Paris de janvier dernier, et pas seulement dans les salles de classe de banlieues, comme on a pu le lire sous la plume d’Emmanuel Todd. L’idée que le terrorisme est une menace bien moindre que ce qu’en donnent les journaux est un lieu commun des dîners bourgeois comme des comptoirs ruraux, dans un pays où la défiance envers les journalistes en fait une des professions les plus décriées. De manière générale, tout ce qui touche au terrorisme djihadiste, celui d’Al Qaeda comme de l’EI, est mal appréhendé. Jusqu’à ce qu’un attentat frappe les esprits, puis relance sa propre petite musique de la théorie du complot une fois le soufflet de l’émotion retombé.

Le cas du cygne noir (1).

Dans le même temps, pourtant, une représentation parfaitement fantasmagorique des migrants infiltrés par les terroristes se sédimente dans les imaginaires. L’image d’une horde d’envahisseurs débarquant sur les plages du sud de la France peut même faire l’objet de unes dans la presse.

On pense à ce reportage délirant (et truffé d’erreurs factuelles), sur Lunel «  aux mains de l’Etat Islamique  » dans le numéro de la semaine de Valeurs Actuelles. Et pourtant, lorsque l’EI revendique un attentat dont il peut vraisemblablement être l’auteur, il faut cinq jours à la sphère médiatique pour s’engager à proposer une interprétation des faits qu’ils relayent en boucle.

Parmi l’un des arguments évoqués par le camp des sceptiques dans les premières heures qui ont suivi l’attentat, celui d’après lequel l’EI ne s’en était jamais pris à un avion. Puisque ça n’est jamais arrivé, ça n’arrivera pas. C’est un biais cognitif (un schéma de pensée qui précède et biaise le raisonnement), bien connu de la philosophie des probabilités, et que l’on désigne sous le nom du «  cas du cygne noir  ».

Jusqu’à ce que l’Australie soit découverte, les naturalistes pensaient que le cygne noir n’existait pas, puisqu’ils n’en avaient jamais vus [...].

Ce djihadiste qui nous fait peur.

Par ailleurs, le crash de l’Airbus A321 Metrojet, n’est pas un phénomène naturel attendant d’être découvert, comme l’était l’existence du cygne noir, mais un ensemble d’actions humaines résultant d’un processus de décision, ce qui le rend d’autant plus difficile à saisir.

Les djihadistes se situent dans un univers de référents culturels qu’une certaine société française, et notamment celle des élites, n’est pas habituée à appréhender  : celui de la culture islamique.

Du fait de leurs exactions, les combattants de l’EI sont d’abord désignés comme des sauvages, des barbares. Il faudrait presque entendre le barbare au sens grec du terme, comme celui qui n’appartient pas à la même civilisation et donc, à cette époque, hors de la civilisation même.

Dès lors, Il est difficile de concevoir l’univers mental d’un djihadiste comme un espace culturel. Les images de décapitation, de crucifixion, et de tortures diffusées par leur branche média, atteignent leur but  : celui d’horrifier celui qui les voit (ou qui en entend parler, car c’est cela, bien souvent).

Sont ainsi désamorcés tous les processus de réflexion et de connaissance, qui pourraient pourtant conduire à prendre conscience de ceux à qui nous avons à faire. Le djihadiste, figure paradigmatique du sauvage, ne fait plus l’objet d’un raisonnement, il est le symbole d’une peur, une force qui nous veut du mal, assortie d’oripeaux folkloriques, mais à qui l’on ne prête pas l’intelligence de concevoir un but et les moyens pour l’atteindre.

A ce titre, il s’agit donc bien aussi d’un « biais ethnocentrique ». Dans « Race et histoire », Lévi-Strauss définit l’ethnocentrisme comme ce qui implique un regard enfermant la société observée dans une logique stationnaire.

Notre regard, incapable de sortir de ses logiques culturelles, assigne les djihadistes à un fonctionnement tribal, sans changement possible de mode opératoire. Jusqu’au moment où cette incompréhension se heurte à l’évidence d’une possibilité d’invention, même chez celui qui diffère de nous au point de nous dégoûter. Ainsi Lévi-Strauss écrit-il  :

« Les adversaires d’un régime politique ne reconnaissent pas volontiers que celui-ci évolue ; ils le condamnent en bloc, le rejettent hors de l’histoire, comme une sorte de monstrueux entracte à la fin duquel seulement la vie reprendra. Tout autre est la conception des partisans, et d’autant plus, remarquons-le, qu’ils participent étroitement, et à un rang élevé, au fonctionnement de l’appareil. L’historicité, ou, pour parler exactement, l’événementialité d’une culture ou d’un processus culturels sont ainsi fonction, non de leurs propriétés intrinsèques, mais de la situation où nous nous trouvons par rapport à eux, du nombre et de la diversité de nos intérêts qui sont gagés sur eux. L’opposition entre cultures progressives et cultures inertes semblent ainsi résulter, d’abord, d’une différence de localisation. Pour l’observateur au microscope, qui s’est “ mis au point ” sur une certaine distance mesurée à partir de l’objectif, les corps placés en deçà ou au delà, l’écart serait il de quelques centièmes de millimètres seulement, apparaissent confus et brouillés, ou même n’apparaissent pas du tout : on voit au travers. » (« Race et histoire », 1952)

Note 1 :  La théorie du cygne noir, développée par le philosophe Nassim Nicholas Taleb, est une théorie dans laquelle on appelle cygne noir un certain événement imprévisible qui a une faible probabilité de se dérouler (appelé « événement rare » en théorie des probabilités), et qui, s'il se réalise, a des conséquences d'une portée considérable et exceptionnelle. Taleb a, dans un premier temps, appliqué cette théorie à la finance. En effet, les événements rares sont souvent sous-évalués en termes de prix. In Wikipédia.

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Published by radicalisme-finisterien - dans Sécurité
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