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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 13:15
Loi NOTRe - Sénat - Jacques Mézard.

Proposition de loi modifiant la loi NOTRe

du 7 août 2015 pour permettre de rallonger d'un an

le délai d'entrée en vigueur

des nouvelles intercommunalités

7 Avril 2016

Dans la discussion générale, la parole est à M. Jacques Mézard, auteur de la proposition de loi.

M. Jacques Mézard, auteur de la proposition de loi. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, on n'échappe pas à sa destinée. La nôtre, monsieur le ministre, est donc, par-delà l'amitié qui nous rapproche, de nous opposer par la volonté de l'exécutif et de son chef. J'en suis désolé, mais je l'assume et ne faiblirai en rien dans cette confrontation, que je n'ai point souhaitée et que le Gouvernement désire, par principe et sans regard sur l'expression de nos territoires.

Par la proposition de loi que le RDSE soumet aujourd'hui au vote du Sénat, texte que nous avons élaboré avant votre nomination au Gouvernement, nous avons tout simplement voulu restituer aux élus locaux un peu de cette liberté que leur a arrachée la loi portant nouvelle organisation territoriale de la République, la loi NOTRe, leur donner une bouffée d'oxygène pour desserrer le carcan autoritaire qui les étouffe.

De quoi s'agit-il ? Tout simplement de permettre, à titre exceptionnel, à ceux qui en expriment la volonté, confirmée par un vote majoritaire de la commission départementale de la coopération intercommunale, la CDCI, de différer d'un an la création par fusion d'une nouvelle intercommunalité.

De grâce, assez de caricatures et d'approximations ! Soyons clairs : le but n'est aucunement de remettre en cause le principe et l'application de la loi NOTRe, quoi que l'on en pense et quoi que vous en ayez pensé, monsieur le ministre.

Notre proposition de loi ne remet pas en question les schémas départementaux des nouvelles intercommunalités arrêtés par les préfets : nous n'y touchons pas. Au contraire, ces schémas sont validés dans tous les départements, sauf recours administratifs. Il appartiendra ensuite aux préfets de procéder aux ajustements en vertu des articles de la loi qui leur permettent de le faire.

Nous voulons uniquement donner aux collectivités la possibilité de faire saisir la CDCI par le préfet ou par 20 % de ses membres avant le 31 juillet, afin que la commission puisse décider, à la majorité de ses membres, le report d'un an de l'entrée en vigueur du schéma pour les intercommunalités qui auront voté cette demande de délai – et seulement pour celles-là.

Cela signifie que les nouvelles intercommunalités prêtes à fusionner d'ici au 1er janvier 2017 pourront le faire dans chaque département. Elles ne seront en rien gênées par cette mesure.

Pour répondre à une critique de l'exécutif non encore exprimée ouvertement mais infondée, cela signifie aussi que notre texte n'a pas pour but de donner du temps, jusqu'à une alternance possible, afin de remettre en cause le chapitre de la loi NOTRe relatif à la fusion des intercommunalités. Effectivement, dans chaque département, dans une grande majorité de cas, les fusions seront réalisées avec effet au 1er janvier 2017. Il sera donc impossible de revenir en arrière, même si un nouvel exécutif le souhaitait.

Que risque par conséquent le Gouvernement en souscrivant à notre proposition ? Strictement rien ! En ce cas, arguer de problèmes de zones de revitalisation rurale ou de dotation globale de fonctionnement est fallacieux, puisque les périmètres seront fixés et non modifiables, sauf volonté des préfets – il faut s'attendre à ce qu'une telle volonté s'exprime dans certains cas.

L'argumentation du Gouvernement est, d'ailleurs, totalement contradictoire – ce n'est pas la première fois que cela arrive… D'un côté, on entend, dans les directions, que tout va bien, qu'il n'y a pas de problème, que, dans les départements, les préfets et les élus locaux vivent leur lune de miel… Dès lors, à quoi bon un an de plus ? Mais, de l'autre, on nous promet une avalanche de cas de rallongement d'un an du délai d'entrée en vigueur des nouvelles intercommunalités si l'on consacre cette possibilité. Mettez-vous d'accord ! Au reste, les deux arguments me semblent également erronés.

Que se passe-t-il sur le terrain ? Dans un certain nombre de départements, on constate de vrais problèmes techniques et administratifs. On constate aussi que des problèmes de gouvernance vont se poser dans le futur. Ce n'est pas toujours simple de fusionner des communautés de communes à régimes de fiscalité différents, notamment à fiscalité additionnelle, non plus que des agglomérations ou des communautés urbaines avec des communautés de communes, ou encore des intercommunalités aux compétences très différentes, dont certaines devront être restituées aux communes.

Ces fusions ne doivent pas se faire à la hussarde, n'importe comment, sans étude ni réflexion suffisantes. Il ne suffit pas de dire aux élus empêtrés dans ces difficultés : « rassurez-vous, les services de l'État sont à votre disposition pour vous aider », car ce n'est pas la réalité, en particulier dans nos départements ruraux. Les préfectures, les directions départementales des finances publiques, les DDFIP, ne sont pas vraiment en mesure d'apporter des éléments techniques fiables dans des délais aussi contraints, ce qui provoquera, au cours de l'année 2017, bien des difficultés.

D'ailleurs, c'est vrai aussi quand on reçoit les notifications de dotation globale de fonctionnement sans aucune explication et que l'on veut favoriser l'open data ! Des progrès devront être faits.

Le cas des « intercommunalités XXL » a été largement mis en exergue par d'autres, à juste titre. Dans certaines intercommunalités, plus de 200 élus siégeront, au mépris de toute vie démocratique et de proximité avec les citoyens.

Quant aux problèmes de gouvernance, ils ont été sciemment éludés par l'exécutif et n'ont donné lieu à aucune communication sur le terrain. En ce début d'année 2016, le RDSE a posé une question d'actualité à Mme Lebranchu, lui demandant de faire notifier par les préfets, en même temps que les schémas, la composition des nouveaux conseils communautaires. Comme d'habitude, elle n'a pas répondu… De nombreux conseillers communautaires élus démocratiquement en avril 2014 découvriront dans les mois qui viennent qu'ils perdront leur mandat.

M. Jean-Claude Lenoir. Eh oui !

M. Jacques Mézard. Quel manque de considération pour nos élus locaux…

Tous ces problèmes n'existent pas dans tous les départements, mais ils se posent de manière suffisamment importante pour justifier notre proposition de loi. Monsieur le ministre, si vos directions prétendent que tout va bien sur le terrain, c'est une nouvelle fois la démonstration de la coupure qui existe entre la technocratie et la réalité du terrain.

Si l'Assemblée des communautés de France, qui représente la grande majorité des EPCI, soutient notre texte et l'a confirmé dans un communiqué de presse, c'est que les problèmes sont bien réels.

Si dix-neuf députés socialistes ont déposé, à l'Assemblée nationale, une proposition de loi aux termes identiques à la nôtre,…

M. Pierre-Yves Collombat. Tant que cela ?

M. Jacques Mézard. … c'est bien que ces problèmes sont reconnus par les élus de toutes sensibilités, ce que confirment aussi les deux propositions respectivement déposées par des députés radicaux et par des députés républicains.

Et si notre initiative reçoit le soutien d'une large majorité des membres de la Haute Assemblée, qui, en vertu de la Constitution, représente les collectivités territoriales, c'est parce que les sénateurs sont ancrés dans les territoires. À cet égard, nous pardonnons à notre collègue René Vandierendonck, du groupe socialiste et républicain, les propos qu'il a tenus en commission, qualifiant notre texte de « compulsif » et d'« électoraliste » : il a tellement bataillé, dans cet hémicycle, pour tenter de rendre le texte de Mme Lebranchu compréhensible… pas toujours avec succès, d'ailleurs.

Je tiens à saluer le travail de M. le rapporteur, Patrick Masclet, qui, avec sagesse et modération, a amélioré la rédaction de notre proposition de loi. Qu'il en soit remercié.

Vous allez nous dire, monsieur le ministre : « la loi de la République doit être appliquée quoi qu'on en pense ». Nous sommes d'accord, mais ne vaut-il pas mieux encore appliquer intelligemment la loi, même si c'est assez contradictoire avec les habitudes de notre technocratie ? (M. Pierre-Yves Collombat s'exclame.) Ne sommes-nous pas législateurs ? Vous l'avez vous-même été. N'est-il pas de notre devoir d'améliorer la loi ?

Pourquoi cela ne se passe-t-il pas bien ? Parce que le Gouvernement et son exécutant – votre prédécesseur – ont voulu passer en force, en brutalisant les élus locaux. Ordre fut donné aux préfets de fabriquer des intercommunalités les plus grosses possibles, bien au-delà du seuil de 15 000 habitants, en piétinant l'accord conclu avec le Sénat sur la possibilité de dérogations à 5 000 habitants dans cinquante-sept départements, dérogations qui ont été jetées aux oubliettes par les préfets.

C'est la stricte vérité, et celle-ci a une raison : cette réforme est la traduction des propositions non des élus de la République, mais encore une fois de la haute fonction publique, depuis le fameux rapport de Terra Nova jusqu'à celui qui a été rendu, en 2014, par Mme la commissaire générale à l'égalité des territoires.

Dans son rapport, celle-ci a écrit à vos prédécesseurs, Mme Lebranchu et M. Vallini : « Il faut raisonner en territoire vécu. […] L'objectif est de limiter le nombre d'EPCI, pour augmenter leurs atouts. Un nombre inférieur à 1 000 (2 108 actuellement) semble une bonne cible. […] La loi devra être très restrictive sur les exceptions de taille »… J'en passe et des meilleures ! Elle a aussi traité le problème de la même manière pour un département de 2 millions d'habitants que pour un département de 150 000 habitants.

Voilà où l'on en arrive quand les élus de la République abandonnent le pouvoir à la technocratie ; le vrai but, des très grandes régions avec de grands EPCI, suppression des départements – objectif de la loi NOTRe – et, in fine, du Sénat !

Quelle singulière conception de la démocratie : réforme des cantons, sans lien avec les nouvelles intercommunalités, fusion des régions, fusion des EPCI… Que n'avions-nous pas dit ensemble, monsieur le ministre, contre le projet de création du conseiller territorial en 2011 ?…

Lorsqu'il s'agit de gagner du temps sur l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, on fabrique un référendum. Lorsqu'il s'agit de la réforme territoriale, le Gouvernement passe en force, au motif que, s'il consultait les élus, les réponses de ces derniers seraient négatives.

Monsieur le ministre, nous avons mené ensemble un combat contre ces textes. Nous comprenons que vous vouliez désormais appliquer les lois et nous avons pensé – peut-être à tort, mais j'ai toujours foi dans le bon sens et dans votre souci de trouver des solutions – que, avec son intuition profonde, le chef de l'État avait considéré que vous étiez le mieux à même de le faire avec la sagesse d'un élu local d'expérience et la capacité de concilier les objectifs de l'exécutif, les réalités du terrain et les difficultés des élus de nos territoires.

Avec cette proposition de loi, nous vous offrons le moyen de tendre la main aux collectivités sans renier votre engagement au sein du Gouvernement, le moyen de donner une nouvelle image de la relation entre le Gouvernement et les collectivités. Vous n'avez rien à y perdre et tout à y gagner !

Monsieur le ministre, cher Jean-Michel Baylet, tout en demandant au Gouvernement, par votre intermédiaire, un peu de liberté pour nos collectivités, je ne saurais conclure sans citer un extrait du Discours pour la liberté de Clemenceau, en espérant que vous l'écouterez en manifestant plus d'intérêt que pour mon discours : « Dans la République, la liberté c'est le droit commun de chacun ; et l'autorité […] ne peut être que la garantie de la liberté de chacun. »

Comme ultime conclusion, je veux citer cet autre extrait : « malgré vous, je demeure solidaire de mon parti à condition qu'il représente nos idées ; et si mon parti abandonne, pour un moment, ces idées, je continuerai, fussé-je seul, à les défendre ! » (Applaudissements sur les travées du RDSE, de l'UDI-UC et du groupe Les Républicains.)

M. Jean-Claude Lenoir. Très bien !

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