À la fin du mois dernier, alors que partout aux États-Unis les manifestations dégénéraient en violences, Joseph Wysocki a pris une décision peu ordinaire pour un chef de la police.

Pendant qu’ailleurs ses collègues se caparaçonnaient pour aller affronter les manifestants, le chef de la police de Camden, dans le New Jersey, enfilait son masque chirurgical pour se joindre à un défilé.

Un responsable des forces de l’ordre qui affiche sa solidarité avec des militants Black Lives Matter, voilà qui n’est pas commun. La veille encore, des protestataires avaient incendié un poste de police à Minneapolis, et sur Internet circulaient d’innombrables vidéos où l’on pouvait voir des policiers en tenue antiémeute charger des manifestants.

Cette ville [de 74 000 habitants] qui affiche un taux de criminalité violente parmi les plus élevés des États-Unis reste synonyme, pour beaucoup, de misère, de toxicomanie, de violences par armes à feu et de morts violentes. Pourtant, des habitants l’assurent : Camden est en pleine renaissance, et la grande réforme de sa police en est la preuve.

“Du jamais-vu”

“Joseph Wysocki a été invité à venir en tête de cortège pour tenir la banderole, et il est resté toute la manifestation”, raconte Rick Kunkel, qui dirige le syndicat de la police de Camden. “Je crois que si certains doutaient encore de notre position, le message est clair.”

Maintenant, d’autres grandes villes américaines suivent de près le cas de cette bourgade qui a dissous sa police en 2013 pour la rebâtir de fond en comble, un modèle en matière de réinvention du maintien de l’ordre.

“Camden est repartie de zéro, c’est presque du jamais-vu”, constate Walter Katz, un spécialiste du secteur qui fut à la manœuvre lors de la réforme de la police de Chicago, quand le démocrate Rahm Emanuel était à la mairie [2011-2019].

La méthode Camden offre une voie de réforme, alors qu’un peu partout aux États-Unis la transformation des services de police apparaît comme une nécessité après le scandale suscité par la mort de George Floyd.

Dans l’État de New York, le gouverneur Andrew Cuomo a signé la semaine dernière une loi annulant un règlement, en vigueur de longue date, qui interdisait l’accès du public aux dossiers disciplinaires des agents de police. De son côté, San Francisco a annoncé la création d’un groupe de policiers non armés chargés de répondre aux urgences non criminelles, par exemple liées à des problèmes psychiatriques.

Des polices irrécupérables ?

Avant le meurtre de George Floyd déjà, diverses forces de l’ordre, dont celles de Tucson, dans l’Arizona, et de Stockton, en Californie, s’étaient converties à des dispositions que proposait un rapport pour une police du XXIe siècle, élaboré en 2015 par le gouvernement Obama après la mort de Michael Brown, un adolescent abattu par des agents à Ferguson, dans le Missouri.

Mais de nombreux manifestants appellent aujourd’hui à des mesures plus radicales (notamment couper les budgets de la police, voire la démanteler purement et simplement), faute d’avoir vu les effets des réformes précédentes, lancées après les meurtres d’Eric Garner, Michael Brown, Akai Gurley ou Philando Castile, entre autres. Autant de tragédies qui laissent à penser que certains services de police sont tout simplement irrécupérables.

La municipalité de Minneapolis, où George Floyd a été tué, s’est ainsi engagée à fermer sa police.

Comme la plus grande ville du Minnesota, Camden avait tenté à plusieurs reprises de réformer sa police, mais elle s’était heurtée à des accords collectifs trop contraignants et à une culture malsaine qui avait sapé la confiance des administrés. “La police de Camden était devenue insensible et complaisante vis-à-vis de la criminalité et des désordres qui régnaient dans sa ville”, reconnaît Jose Cordero, ancien officier de la police de New York qui fut l’architecte de la grande réforme réalisée dans cette cité du New Jersey :

Certains habitants disaient même craindre plus leur police que les voyous.”

L’accent sur la proximité

En démantelant complètement ses services de police, Camden a pu contourner les organisations syndicales (même si les agents se sont par la suite de nouveau syndiqués) et mis en œuvre de nouvelles mesures qui permettent de sanctionner les mauvais comportements des policiers, mais aussi d’accentuer la présence policière dans la rue – beaucoup d’agents des anciens services ont d’ailleurs intégré la nouvelle police.

Les changements les plus importants sont d’ordre tactique. L’ancien chef de la police de Camden, Scott Thompson, qui a supervisé la refonte du département, a donné la priorité à ce qu’on appelle la “police de proximité”. La police de Camden a été formée à la négociation, et ne doit employer la force qu’en dernier recours. Les policiers doivent également passer plus de temps à rencontrer des gens, patrouiller à pied et non plus en voiture, et même organiser des barbecues de quartier.

En 2019, la police de Camden a durci les conditions de recours à la force, une mesure qui a été applaudie par l’Union américaine de défense des libertés individuelles. Pour Dan Keashen, responsable des affaires publiques chargé de la police, les policiers de Camden “sont considérés comme des gardiens de la paix et non des soldats, et c’est vraiment tout l’esprit de notre police” :

Si vous cherchez de l’action, mieux vaut vous engager dans l’armée, car ce n’est pas à cela que nous formons nos agents.”

Ces réformes ont entraîné à une baisse des chiffres de la criminalité. En 2012, la dernière année de la police précédente, la police avait enregistré 67 homicides. En 2019, seulement 25.

Camden a encore du chemin à parcourir. La ville compte toujours l’un des taux d’homicides les plus élevés du New Jersey et ne fait pas l’unanimité.

“C’est de la com”

Eugene O’Donnell, professeur de criminologie à l’université John-Jay de New York et ancien officier de police de New York a demandé à Camden de lui fournir plus de données afin de pouvoir évaluer l’efficacité de leurs réformes. Il veut des chiffres pour savoir combien de cas ont été résolus et des preuves que la baisse de la criminalité n’est pas le résultat du simple fait que les citoyens signalent moins de délits :

Pour moi, c’est de la com. J’ai plein de questions pour le chef de la police qui restent en suspens, alors que je serais le premier à reconnaître que j’ai tort s’ils produisaient des preuves que le travail de la police porte ses fruits.”

On ignore également dans quelle mesure ces nouvelles mesures améliorent les relations de la police avec les habitants. Les incidents et les plaintes pour “usage de la force” ont connu un pic immédiatement après la création de la nouvelle police.

Les chiffres se sont améliorés depuis. En 2019, la ville n’a reçu que 3 plaintes pour usage excessif de la force, contre 65 en 2012, a expliqué Thompson, l’ancien chef de la police, à la radio publique américaine NPR.

Pour Dan Keashen, les manifestations de ces deux dernières semaines [après la mort de George Floyd] sont le signe que les réformes marchent. Malgré “cinquante ans d’antagonisme avec la police”, aucune arrestation et aucun incident de violence ou de dommages matériels n’ont été à déplorer, a-t-il déclaré :

Les gens comprennent que – même si nous ne sommes pas parfaits – la confiance et le respect mutuel sont possibles.”