L’autre jour, mon épouse, Helen, et moi nous sommes disputés sur les moyens de se préparer au lugubre futur de l’Amérique. Nous devons remplacer notre voiture vieillissante, mais j’hésite, je redoute tout nouvel engagement financier alors que le pays se précipite plus que jamais dans la gueule du chaos ou d’un cataclysme politique.

Et si, après l’élection, nous étions obligés de fuir ? Pourquoi gaspiller nos réserves de liquidités dans une nouvelle voiture ?

Helen trouve que je suis alarmiste. Quant à moi, je pense que, comme beaucoup d’Américains blancs de la génération X qui n’ont surtout connu que la paix et la stabilité, elle n’est pas assez consciente de l’orage qui vient.

Violence en hausse

En tant qu’immigrant qui a quitté l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid pour se réfugier en Amérique, je me dis que j’ai développé une meilleure capacité à sentir approcher les troubles politiques. De mon point de vue, les signaux qui clignotent à l’horizon sont rouge sang.

Des escarmouches armées éclatent dans les rues, et les universitaires constatent une hausse de la violence à la veille de l’échéance électorale. Les ventes d’armes battent tous les records. Fort heureusement, je suppose, on annonce une pénurie de munitions dans tout le pays. 

Et il y a la pandémie, le chômage de masse, les catastrophes naturelles qui frappent les deux côtes, l’intense polarisation raciale et partisane, sans parler d’un certain degré de folie collective provoquée par le confinement.

Et il y a autre chose : Helen a fait l’impasse sur la convention républicaine. Personnellement, je l’ai suivie du début à la fin. Ce que j’ai vu m’a désespéré.

Culte autoritariste

Au cours de ces quatre soirées de célébration du trumpisme, j’ai eu un aperçu terrifiant de la face hideuse de l’Amérique, un culte autoritariste en pleine expansion, et je ne tiens pas trop à traîner dans les parages pour voir si mes sinistres prémonitions se réalisent.

Ce qui m’a choqué, ce n’est pas particulièrement le discours politique, mais plutôt l’esthétique péroniste de la convention et la profusion éhontée de mensonges.

Cela n’a fait qu’accroître mon inquiétude à l’idée d’une réélection de Trump. Libéré de tout garde-fou, un Trump remportant un second mandat imposerait, je le crains, le règne de son clan pour longtemps. (Trump “plaisante” régulièrement sur l’idée d’aller au-delà d’un deuxième mandat.)

Mais la convention républicaine a également accentué mes peurs quant à l’avenir de la démocratie américaine, même s’il perd.

Si le trumpisme a séduit une minorité non négligeable d’Américains, et si la dynastie Trump conserve sa capacité d’attraction sur les masses, l’Amérique pourra-t-elle jamais passer à autre chose ?

Même si le pays assiste malgré tout à une transition du pouvoir pacifique, pouvons-nous espérer disposer d’un semblant de gouvernement fédéral fonctionnel au-delà de l’investiture ?

Désaffection populiste

Dans un livre récent, Presidents, Populism and the Crisis of Democracy [“Les présidents, le populisme et la crise de la démocratie”, non traduit], les politologues William G. Howell et Terry M. Moe soutiennent que le trumpisme est essentiellement le symptôme d’une désaffection populiste croissante vis-à-vis de l’incapacité du gouvernement américain à résoudre les problèmes des gens. 

Même si Trump perd, affirment-ils, notre démocratie n’en sera pas moins confrontée à de graves questions quant à sa viabilité.

J’ai demandé à Moe, qui enseigne à Stanford, comment l’Amérique pouvait se remettre des dégâts qu’elle a subis. “Rien ne dit que l’on y parvienne, m’a-t-il répondu. Je crois que pour l’instant, les républicains sont un parti antidémocratie.” Leur seule chance de survie politique est de continuer à “rendre le pays aussi peu démocratique que possible afin de pouvoir remporter les élections”.

Des républicains soumis à Trump

Le parti a clairement affiché sa soumission totale à Trump lors de la convention. Il a adopté un programme qui se résume en gros à un “soutien enthousiaste du projet présidentiel en faveur de l’Amérique d’abord”. Pas une seule référence au nombre d’Américains morts du Covid-19, pas même une vague reconnaissance de la menace du changement climatique.

Au lieu de cela, nous avons assisté à un culte dynastique de la personnalité. Sur les six intervenants qui ont pris la parole plus de dix minutes pendant l’événement, quatre étaient des membres de la famille Trump.

Et il y a le torrent de mensonges. Il ne s’agissait pas de mensonges sur des détails obscurs ou des questions d’interprétation, mais de falsifications pures et simples de la réalité – la description au passé d’une pandémie qui continue à tuer un millier d’Américains par jour, ou la présentation d’une économie qui connaît sa pire dégringolade depuis la Grande Dépression comme tournant à plein régime.

Ce ne sont pas tant les mensonges qui m’inquiètent, plutôt le fait que des millions de gens risquent de les croire. L’Amérique peut-elle supporter pareille malhonnêteté ? Quand il n’existe pas de confiance, quand on ne partage pas la même vision de la réalité, peut-on dire que l’on a encore un pays ?

L’anxiété monte

Cette semaine, j’ai demandé aux gens qui me suivent sur Twitter s’ils ressentaient la même anxiété croissante quant à la démocratie américaine. Avaient-ils comme moi le sentiment que la fin de l’Amérique était proche ?

J’ai eu la surprise de m’apercevoir que j’étais malheureusement loin d’être seul. Des dizaines de twittos ont réagi en disant qu’ils redoutaient carrément une manipulation électorale, qu’une contestation du résultat ne déclenche des violences et que l’on soit témoins d’un abandon des règles démocratiques.

Nancy Bermeo, professeure de sciences politiques à Princeton, m’a cependant expliqué que, selon elle, on pouvait quand même espérer que les règles de la démocratie survivent à Trump. Des sondages récents montrent que l’armée se montre de plus en plus critique vis-à-vis de lui, un signe positif si vous craignez que certains tentent de s’accrocher au pouvoir sans respect pour la démocratie. Par ailleurs, les États-Unis peuvent toujours compter sur une presse libre, et nombreux sont ceux qui soutiennent encore les idéaux fondamentaux de la démocratie.

Quoi qu’il en soit, il y a bien assez de sources d’angoisse. “Il est certain que la démocratie est en train de reculer considérablement, m’a déclaré Nancy Bermeo :

“Le comportement [de Trump] rappelle celui des dirigeants autoritaires de pays moins développés et qui n’ont pas une aussi longue tradition d’alternance politique.”

Puis, en quête d’une raison de se rassurer, elle a ajouté : “Je m’accroche à l’espoir.”