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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 09:16

 

Avec le NAFTA, le Mexique devait connaître la prospérité...

 

Alors que les négociations sur le traité transatlantique sont toujours en cours, "Marianne" revient sur un accord de libre-échange entré en vigueur il y a tout juste vingt ans entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Bien sûr, ce partenariat commercial devait amener la prospérité dans ce dernier pays. Mais les choses se révèlent aujourd'hui moins évidentes. Instructif...

 

Article paru dans Marianne.net, le lien ici : link

 

 

Ce devait être un petit miracle de l’économie libérale, mais il n’en fût rien. Vingt ans après son entrée en vigueur, force est de constater que le NAFTA, l'Accord de libre-échange nord-américain, signé entre les Etats-Unis, le Canada, et le Mexique, n’a pas tenu ses promesses. 

 

Pourtant, certains « experts » de la presse hispanique continuent de voir dans ce traité un grand progrès, à l’image de l’ancien ministre des Relations extérieures mexicain, Jorge Castañeda qui distille ponctuellement ses lumières dans les pages « opinions » du célèbre quotidien espagnol El Pais. Particulièrement inspiré, Jorge Castañeda écrit donc ces quelques lignes en janvier dernier : « Le Mexique est aujourd’hui un bien meilleur pays qu’en 1994 (…) avec une classe moyenne majoritaire et une société chaque jour plus libérale ». Une société si prospère qu’elle compte encore près de 53,3 millions de pauvres : 45,5 % de la population en 2012 contre 47% en 1992. En effet, le progrès est en marche... lente. 

 

Pas de quoi décourager cependant les très souriants présidents Barack Obama et son homologue mexicain Enrique Peña Nieto qui, accompagnés de Stephen Harper, le Premier ministre canadien, fêtaient à Toluca, au Mexique, en février dernier, les vingt ans de succès du NAFTA. Et du Mexique bien sûr. Car le pays serait le grand gagnant de cet accord, selon une étude très sérieuse publiée en 2011 par la prestigieuse université de Yale et par la Réserve fédérale américaine, reprise là encore dans El Pais, grâce, entre autres, à l’explosion des exportations : +100 % entre 1993 et 2000, quand celles du Canada et des Etats-Unis n’augmentaient que de 30 %. 

 

Or, 75 % de ce beau volume mexicain d’exportations sont composés, en 2013, de biens eux-mêmes importés précédemment par le Mexique, notamment… des Etats-Unis ! Ce que ne précise pas la dite étude mais que rappellent paradoxalement Jorge Castañeda et le quotidien argentin d’opposition La Nacion. « Sur chaque dollar exporté par le Mexique aux Etats-Unis, 40 centimes proviennent de composants américains » apprend-on en effet. 

 

Pas étonnant alors que « 93% des revenus issus du commerce extérieur intégrés dans le PIB mexicain proviennent à leur tour du NAFTA » selon les chercheurs américains évoqués un peu plus haut. Mais cet incroyable niveau de dépendance économique ne semble pas beaucoup les inquiéter. Comme cela ne semble pas inquiéter Jorge Castañeda, davantage sensible aux avantages d’une politique d’import/export qui a permis, selon lui, une baisse conséquente des prix. 

 

 

L’EFFET « WALMART »

 

C’est « l’effet Walmart » ose même Castañeda, du nom de l’immense chaîne de grande distribution américaine, implantée au Mexique dès 1991, accusée de corruption, et dont l’insolente prospérité doit beaucoup au NAFTA et au libre-échange, qui l’a rapidement exempté de taxes à l’importation. Les prix des produits vendus par Walmart (devenu le plus grand employeur privé du Mexique avec près de 200 000 salariés) importés des Etats-Unis donc, auraient ainsi connu une baisse de 3 à 10 %, augmentant mécaniquement le pouvoir d’achat des Mexicains. Mais potentiellement aussi leurs problèmes de santé. 

 

En 2008, 500 000 d’entre eux étaient, par exemple, en situation d’obésité. Le Mexique devenant cinq ans plus tard, en 2013, le pays où l’on comptait le plus de personnes obèses, devançant les Etats-Unis, ce que ne manque pas de rappeler Oscar Chacón sur la version espagnole de la chaîne d’informations américaine CNN. 

 

Interrogé dans le cadre du vingtième anniversaire du NAFTA, Oscar Chacón, à la tête d’un réseau de 75 organisations  dirigées par des latinos-américains aux Etats-Unis, se montre sans concessions : « Si l'on pense uniquement en terme d’intérêts des grandes corporations, qui sont par ailleurs très actives dans le milieu des affaires, ce traité a été une très bonne nouvelle. Mais du point de vue des gens, des anonymes, aussi bien au Mexique, au Canada, qu’aux Etats-Unis, le bilan du NAFTA est négatif. »  

 

En témoigne, pour lui, la situation des agriculteurs mexicains. « L’agriculture n’était pas seulement un secteur économique mais une manière de vivre pour des millions de personnes » et cela a été « pratiquement détruit. (…) C’est triste » conclut-il. 

 

Triste que les petits et moyens producteurs aient été « déplacés », ou que la production agricole se soit « concentrée » dans les mains de grands groupes ajoute de plus, le quotidien mexicain La Jornada  avant de citer Karen Hansen, de l’IATP, un institut à but non lucratif qui travaille sur l’impact des politiques agricoles et des échanges commerciaux partout dans le monde. D’après Karen Hansen, basée quant à elle aux Etats-Unis, en vingt ans de NAFTA, 2 millions de petits producteurs ont ainsi disparu. Au Mexique, leur pouvoir d’achat aurait par ailleurs diminué de 44 % entre 2006 et 2011 d’après une étude de la faculté d’Economie de l’Université nationale autonome du pays. Près de 30 millions d’agriculteurs mexicains n’auraient pas accès au panier alimentaire de base. 

 

Ils choisiraient alors, toujours selon l’étude, d’immigrer illégalement aux Etats-Unis. Jusqu’à huit membres d’une même famille partiraient, allant notamment remplir les rangs des onze millions de clandestins présents de l’autre côté de la frontière, dont plus de six millions seraient mexicains. 

 

 

UN OPTIMISME DE FAÇADE

 

Mais officiellement, pour les autorités des trois pays, et notamment les anciens responsables ayant conduit les négociations autour du NAFTA, le traité est un succès. Avec toujours le même argument : la courbe des exportations mexicaines. « On exporte environ pour mille millions de dollars par jour » s’extasie Jaime Serra Puche, ancien secrétaire d’Etat mexicain au Commerce, fin 2013, dans le quotidien Milenio. « Extraordinaire » n’est-ce pas. Tout comme l’augmentation de 506 % du commerce entre les Etats-Unis et le Mexique. Mais qui en profite vraiment ? 

 

« On disait que le NAFTA permettrait de créer plus d’emplois, mieux payés » déplore l’ancien Consul Général mexicain de San Antonio, au Texas, Humberto Hernández Haddad. On ne disait pas, en revanche, que les plus modestes vivraient en grande partie de l’argent envoyé des Etats-Unis par les membres de leur famille : 19,623 millions de dollars ont ainsi été envoyés ces dix derniers mois par les immigrés mexicains, essentiellement des Etats-Unis, d’après les dernières estimations  de décembre. Soit le plus haut niveau d'envoi d'argent enregistré depuis 2008. 

 

Au secrétariat des Relations Extérieures on ne tente même plus de le nier : « Cet argent envoyé depuis les Etats-Unis joue un rôle fondamental pour l’économie mexicaine, lit-on sur son site Internet, il représente la principale rentrée d’argent pour plus d’un million de familles qui utilisent ces fonds afin de vivre au quotidien ». 

 

 

NAFTA, DOLLARS ET CORRUPTION

 

Des familles qui ne sont visiblement pas les seules à en profiter puisque les autorités elles-mêmes lancent des grands travaux publics grâce à cet argent-là. Même si « ces grands travaux sont de la responsabilité de l’état » reconnaît Arnulfo Valdivia Machuca, fidèle du président Enrique Peña Nieto pour qui il a activement fait campagne en 2012. Cependant, argumentait Arnulfo Machuca, sans gêne aucune, il y a plusieurs années déjà, en 2006, dans El Universal, quotidien mexicain historique, « les immigrés aiment investir dans des projets d’utilité publique ». 

 

Une passion philanthropique qui fait les affaires des hommes politiques du pays, déchargés de la sorte d’une partie de leurs responsabilités, sans cesse éclaboussés de surcroît par des affaires de corruption autant que par leurs liens avec les narcos. Des mauvaises fréquentations qui firent même l’objet d’un récent article paru dans le Huffington Post, à l’occasion du vingtième anniversaire du NAFTA. « Ce que vous (n’avez) pas (entendu) » à Toluca, au Mexique, où s’est rendu Obama en février, écrivait l’auteur, Jeff Faux, est pourtant édifiant. Mais de ce chapitre de l’histoire sur le rôle du NAFTA dans le « déclenchement de la guerre de la drogue » qui aurait tué selon Jeff Faux 80 000 Mexicains ces six dernières années (90 000 selon l’Institut national de statistiques mexicain), personne ne parlera. 

 

Personne ne reviendra sur l’accord tacite, « informel », qui aurait été passé entre le gouvernement mexicain et les trafiquants locaux, avant le NAFTA. Un deal que Faux résume de la sorte : « Vendez ce que vous voulez aux Américains, mais gardez notre pays propre, à l'écart de la drogue et de la violence ». Mais avec le NAFTA, les volumes de drogues passant la frontière ont explosé à la hausse, aidés par des fonctionnaires des douanes débordés par ses flux croissants de marchandises classiques. L'accord entre les autorités et les narcos aurait donc volé en éclats et la violence prospéré sur le territoire mexicain. Côté américain, idem. En 2009, le département de la Justice estimait ainsi que les « cartels avaient infiltré quelque 200 villes américaines ».  

 

Au Mexique où l’on compte par ailleurs 300 000 disparus, où l’on cherche encore les 43 jeunes étudiants disparus d'Iguala,  la colère monte, menace les autorités. Et peut-être un jour — mais c'est moins sûr — le NAFTA sans lequel les économies voisines, du Chili, de la Colombie ou encore du Brésil, se sont mieux développées... 

 

Un article de Patricia NEVES

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Published by radicalisme-finisterien - dans Economie Politique International
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