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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 08:20
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IdéesLe confinement vole sa jeunesse à toute une génération
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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 17:28

 

Déconfinement des Cultes :
la tendance jurisprudentielle qui donne à la liberté de culte la prééminence sur toutes les autres libertés fondamentales est inquiétante
 

Le Collectif laïque nationalMay 25, 2020

Le Conseil d’État, statuant en référé, vient d’enjoindre au Premier ministre « de modifier, dans un délai de huit jours, le décret du 11 mai 2020 », pour remplacer l’interdiction totale de rassemblement dans les lieux de culte par des restrictions mieux « proportionnées » à l’objectif de santé publique.
Le Collectif laïque national contestait déjà que le Gouvernement réserve, dans le dispositif national de déconfinement, un traitement privilégié aux cultes en avançant, pour leurs rassemblements seuls, la date initiale du 11 juin au 2 juin, en l’absence de toute justification de santé publique.

Le Premier ministre avait en outre annoncé qu’elle serait avancée au 29 mai pour permettre aux catholiques de célébrer la Pentecôte. Ce privilège accordé aux cultes et à l’un d’entre eux en particulier remettait en cause le principe d’égalité des citoyens devant la loi.

C’était dans le prolongement du dispositif d’écoute et de soutien « pastoral » mis en oeuvre par certains cultes et promu par les moyens publics ; le numéro vert du Gouvernement a été officiellement communiqué aux équipes médicales et établissements de santé, faisant ainsi de l’État et de ses services publics de santé l’opérateur de la mise en contact de croyants avec certains cultes.

Dans ce contexte, le Conseil d’État ne pouvait que tirer parti de l’absence de cohérence des mesures gouvernementales en rappelant que « la liberté de culte est une liberté fondamentale ». On notera pourtant que les autres libertés fondamentales n’ont pas eu droit aux mêmes égards du Conseil d’État, qui a ainsi admis le prolongement de la détention provisoire de plein droit sans intervention d’un juge (référé du 3 avril 2020).

Le Collectif laïque national s’inquiète de la tendance jurisprudentielle actuelle qui donne à la liberté de culte la prééminence sur toutes les autres libertés fondamentales. Les convictions religieuses sont ainsi érigées en universel des consciences, le cadre républicain de la laïcité se voyant ainsi marginalisé.

C’est tourner le dos au principe fondamental de laïcité, qui repose sur le primat de la liberté de conscience et la séparation entre l’État et les cultes. En ces temps de crise sanitaire, un tel principe est essentiel. Il ne peut être mis entre parenthèses ou aménagé au gré des circonstances.

Le Collectif laïque national dénonce le fait que l’Église catholique ait réussi à obtenir un traitement privilégié que ne demandait aucune des autres autorités religieuses. Il note avec regret que les responsables du culte catholique s’en soient remis pour ester en justice à des personnalités et officines dont plusieurs relèvent de l’extrême-droite intégriste antirépublicaine, dans une convergence inquiétante déjà constatée depuis longtemps sur les questions de société (IVG, mariage, fin de vie, …).

Le Collectif laïque national réaffirme que la République laïque ne repose que sur des citoyens libres et égaux, quelles que soient leurs convictions particulières. Les risques sanitaires encourus spécialement à l’occasion des rassemblements de personnes dans des lieux fermés sont les mêmes pour tous, croyants ou incroyants. Quitte à les préciser, le Gouvernement ne peut en aucun cas renoncer à imposer à l’exercice des cultes, dans l’intérêt général, les restrictions que nécessite la santé publique.

Fait à Paris le 25 mai 2020

L’UFAL est membre du Collectif Laïque National
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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 15:42

 

« La solidarité comme modèle social n’est pas une utopie »

 

Spécialiste des questions de pauvreté et de précarité, Axelle Brodiez-Dolino souligne le caractère inédit de la crise déclenchée par le coronavirus et le rôle essentiel de la société civile en pareil moment.

 

 

"La France a une société civile très empathique et dynamique, issue de sa double matrice charitable (chrétienne) et solidariste (républicaine laïque)".

 

 

L’épidémie de Covid-19 et le confinement ont mis en lumière une pauvreté et une précarité multiformes, et les associations de solidarité ont été submergées. Dans ce contexte de crise sanitaire, l’État a débloqué des aides d’urgence mais, pour lutter contre des inégalités profondes, des mesures et une vision plus globales seront vitales, explique l’historienne Axelle Brodiez-Dolino dans POLITIS.

 

Quelles formes de pauvreté et de précarité cette épidémie et le confinement ont-ils révélées en France ?

Axelle Brodiez-Dolino : On peut en distinguer trois, qui étaient déjà connues mais se sont aggravées. Les personnes qui avaient très peu de ressources et dépendaient d’aides publiques et privées se trouvent confrontées à des difficultés inextricables, car, avec le confinement, la plupart des services ont été fermés ou drastiquement réduits : aides alimentaires, guichets d’accès aux droits, tutelles… Avec la fermeture des bureaux de poste, impossible pour beaucoup de retirer l’argent du RSA, et, pour ce qui est dématérialisé, la fracture numérique reste très forte.

D’autres avaient des ressources mais les ont perdues : travailleurs précaires dont le contrat (CDD, intérim, d’insertion…) n’a pas été renouvelé, personnes qui vivaient des marchés ou de récupération, sans-papiers, stagiaires en apprentissage, en formation… La France a perdu 500 000 emplois.

Il y a enfin les « travailleurs pauvres », contraints de continuer dans des conditions plus dangereuses : prendre les transports en commun, être au contact des clients, livrer…

Pour tous, il y a moins de recettes et plus de dépenses : repas de midi des enfants, hausse de la facture d’électricité, paiement des amendes pour non-présentation d’attestation… Or, 135 euros, c’est un quart du RSA !

La crise a aussi attisé les misères non monétaires. D’abord, celle du logement : 450 000 logements habités sont indignes et 935 000 personnes vivent en « surpeuplement accentué ». D’où, avec le confinement, des risques majeurs pour la santé physique et psychique, et des explosions de violence verbale et physique. Puis, quand on est à la rue ou en bidonville, comment se confiner ou respecter les règles d’hygiène et de distanciation physique ? Comment faire quand les services d’accueil de jour sont fermés, de même que les W.-C. publics et les endroits où on rechargeait son portable ?

Ensuite, vulnérabilités sociale et sanitaire s’entraînent l’une l’autre : être pauvre surexpose à la maladie psychique et physique – angoisse quotidienne, métiers pathogènes, nutrition et logement défavorables, difficultés de soins… – et être malade fait perdre des revenus. Or le Covid-19 est bien plus dangereux pour les plus fragiles (obésité, pathologies multiples, etc.).

Enfin, concernant les enfants, il est difficile de faire ses devoirs dans un logement étroit et malsain, d’autant plus quand l’équipement électronique manque et que les parents sont peu armés pour aider. Le soutien scolaire a disparu et, quand les parents continuent d’aller au travail, les grands doivent garder les petits et ne peuvent plus travailler.

 

 

Pensez-vous que cela pourrait enfin battre en brèche l’idée reçue de « pauvreté choisie » ?

Historiquement, la pauvreté « choisie » a été de deux types : la pauvreté religieuse volontaire et le mode de vie des hippies, des marginaux ou des habitants du Larzac, qui souhaitaient vivre en marge de la société. C’est tout. L’idée que les plus pauvres se plaisent à vivre de peu, ou qu’on vit confortablement des aides sociales, relève d’une méconnaissance. Les pauvres ont toujours aspiré à travailler, pour tirer leur dignité de leur labeur. Les « vagabonds » du Moyen Âge vagabondaient précisément pour trouver du travail. Dans les bidonvilles des débuts d’ATD Quart Monde, les pères acceptaient n’importe quel emploi pour nourrir leur famille. Aujourd’hui, quantité de personnes acceptent des emplois aussi paupérisants que les allocations, simplement pour travailler.

Donc le problème n’est pas du côté de la demande de travail, mais de l’offre. De façon régulière, dans l’histoire, il y a eu des périodes où il n’y avait pas assez d’emplois pour tous : forte pression démographique sur les campagnes de l’Ancien Régime ; chômage industriel au XIXe siècle (activités saisonnières, contrats courts, mécanisation…) ; grande dépression des années 1873-1896, crise économique des années 1930, chômage de masse depuis les années 1970.

 

 

Quelle influence les crises historiques précédentes ont-elles eue sur les mentalités vis-à-vis de la pauvreté ?

Sous l’Ancien Régime, l’accumulation d’épidémies (peste, choléra, variole) et de crises économiques (mauvaises récoltes, guerres, famines…), ajoutée à la pression démographique, a conduit à un fort durcissement de la répression envers ceux qui n’avaient d’autre solution que de migrer ou de mendier pour survivre. La Révolution n’a pas rompu avec cette pratique, qui se voulait dissuasive pour les autres – à cette époque, plus de la moitié du pays était à la lisière de d’indigence. Ce n’est qu’à partir de la fin du XIXe siècle qu’on a compris l’inanité des réponses répressives. L’« invention du chômage » date de cette époque : on comprend que le chômeur n’est pas un coupable ou un fainéant, mais une victime de la conjoncture.

Cette même lecture prévaudra lors de la crise des années 1930, puis dans les années 1980 (empathie pour les « nouveaux pauvres ») et 1990 (en faveur des sans-abri). Mais plus les crises durent, plus la compassion s’use. Or, rendre coupables de leur sort des personnes victimes de la conjoncture et d’un système ne fait que déplacer la question : on ne traite pas le problème, on contribue même souvent à l’aggraver.

 

 

 

Les temps de crise ont-ils tendance à faire émerger ou à renforcer des formes de solidarité citoyennes ? Associations, œuvres caritatives, collectifs de solidarité et bénévolat ont-ils toujours été là pour combler les carences de l’État ?

Oui, car les personnes qui sont sur le terrain sont les premières à percevoir les difficultés, donc à y répondre. La plupart des grandes associations sont nées ainsi : les patronages et les crèches au XIXe siècle, la Croix-Rouge sur les champs de bataille de Solférino, les premiers asiles de nuit et les dispensaires antituberculeux, les centres sociaux et les assistantes sociales au début du XXe siècle, la Cimade dans les camps d’internement français pendant la Seconde Guerre mondiale… À partir de 1945, les Petits Frères des pauvres secourent les personnes âgées dans la misère ; Emmaüs, celles aux prises avec la crise du logement ; ATD Quart Monde aide les familles des bidonvilles ; les banques alimentaires, les Restos du cœur, les structures d’insertion par l’activité économique, les Samu sociaux et les accueils pour sans-abri se développent dans les années 1980-1990…

La France a une société civile très empathique et dynamique, issue de sa double matrice charitable (chrétienne) et solidariste (républicaine laïque). On compte aujourd’hui 13 millions de bénévoles dans les seules associations, et 20 millions au total ! Mais les associations ne sont pas un simple palliatif de « l’impuissance publique » : très souvent, l’État a non seulement financé ces initiatives, mais les a aussi reprises en dispositifs publics.

 

 

Un modèle social fondé sur la solidarité est-il utopique ? Des exemples concrets existent-ils dans d’autres sociétés, d’autres temps ?

Je crois très fort à la solidarité comme modèle social. Ça n’est pas une utopie, c’est notre socle depuis l’édification de la protection sociale à la fin du XIXe siècle, qui repose tout à la fois sur l’assurance (solidarité entre cotisants), l’assistance, l’impôt et les services publics : une solidarité de tous envers tous.

Ce « solidarisme » s’ancre d’ailleurs dans les avancées biologiques de l’époque, qui servent de métaphore : plus les organismes-sociétés se différencient, plus le travail se divise, mais plus les groupes deviennent interdépendants. Comme tout organisme vivant, la société constitue un tout, et toute amputation d’un membre lui porte atteinte.

La crise d’aujourd’hui nous rappelle cette interdépendance biologique et le fait que nous sommes tous vulnérables ; celui qui aide sera aidé à son tour. Mais elle nous rappelle aussi notre interdépendance économique : sans les métiers – peu considérés – exercés par les travailleurs du soin, les caissières, les livreurs, etc., le confinement aurait été tout simplement impossible.

Ce qui est fondamental, c’est que cette solidarité soit à la fois publique (locale et nationale) et privée (individuelle et collective). Si l’État se retire, c’est la loi de la jungle et l’implosion du groupe; s’il n’y a que l’État, c’est la porte ouverte aux pires régimes. Il existe une profonde complémentarité entre les deux.

 

 

Sur quels modèles ou expériences passées faudrait-il s’appuyer pour repenser le modèle social et lutter durablement contre la pauvreté ?

Notre modèle social est fait de grandes avancées : solidarisme des années 1890, grand plan de Sécurité sociale de 1944-1946, rapport Wresinski de 1987 et lois qui ont suivi… On peut aussi s’inspirer du New Deal de Franklin Roosevelt, après la crise de 1929 aux États-Unis, parvenu en quelques années à transformer toute une économie et à l’articuler au développement local ainsi qu’à l’économie sociale et solidaire. Mais la configuration actuelle est inédite, il faut donc plutôt inventer un modèle pour recréer un monde soutenable. Que chacun dispose d’un travail et d’un revenu décents – avec des conditions de travail non pathogènes, une limitation drastique du travail précaire, un meilleur partage (élévation des bas salaires, limitation des très hauts) – et soit logé dignement. Mais il faut aussi donner plus (d’éducation, de formation…) à ceux qui ont moins: c’est le cœur des politiques d’« investissement social ».

Deux finalités sont essentielles : décence et dignité de tous, et préservation de la planète. Tout le reste est affaire de moyens. Les idées vertueuses fourmillent. Nous avons aujourd’hui une opportunité unique pour réfléchir et reconstruire le monde.

 

Axelle Brodiez-Dolino Historienne au CNRS, Centre Norbert-Elias.

 

 

PAR VANINA DELMAS pour POLITIS

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 06:48

Les oubliés du covid, ces patients qui ont vécu des souffrances chez eux sans soin, sortent enfin de l’obscurité.

Voici à ce propos un article remarquable de Caroline Hodak paru dans la revue AOC sur la partie immergée de l’iceberg.

SANTÉ
Les «malades à la maison» du Covid-19, entre oubli et euphémisation

Par Caroline Hodak  HISTORIENNE

 


Les chiffres des morts et des personnes hospitalisées pour Covid-19 sont scrutés quotidiennement. Après s’être inquiété de leur hausse, voilà qu’on se réjouit de leur baisse. Mais qu’en est-il de celles et ceux qui ont été malades à la maison ? En ne traitant que des morts et des malades hospitalisés, les discours se cristallisent sur la partie émergée de l’iceberg, et empêchent de remettre au cœur du dispositif de politique publique et sanitaire la connaissance médicale et le suivi des patients.

En sciences sociales, particulièrement en sociologie et en ethnographie, mais aussi chez les historiens, dire d’où l’on parle, ou mieux, l’auto-analyse, éclaire un parcours et la réflexion de l’auteur. Dans ce prologue, il me semblait important de raconter d’où j’écris. Ni médecin, ni épidémiologiste, j’ai vécu le Covid-19 et ses conséquences socio-économiques comme tous les citoyens. Et puis, je l’ai vécu à l’épreuve des faits, au rythme des malades non testés, au fil de l’eau de ce qui s’est présenté à moi et des réalités médicales hors de l’hôpital. M’apercevant qu’en fait le sujet de la maladie, « les sujets » que sont les malades non testés, les #pasgrave, « les malades à la maison » n’étaient jamais évoqués alors qu’il s’agit de centaines de milliers de personnes.

 

Comment ça commença…
À l’origine, j’ai fait partie d’au moins un cluster parisien infecté par le Covid-19 avant le confinement. Le 16 mars au soir, j’ai eu la confirmation via un WhatsApp collectif de ce cluster que mes maux de tête, courbatures, nausées et immense fatigue étaient vraisemblablement la version bénigne de ce que d’autres au sein de ce groupe vivaient en bien plus grave. J’ai en tout cas conclu : « C’est bon je l’ai eu ». Et pour moi, l’histoire était terminée. Je n’ai pas associé, deux jours plus tard, d’importantes inflammations à un pied rougi et douloureux à l’épisode précédent. J’imaginais une allergie à des chaussettes et que cela passerait.

Ce n’est qu’un mois après que les pièces du puzzle se sont enchevêtrées. Le 9 avril, le SAMU m’emmène aux urgences (non Covid) pour douleurs thoraciques et tension différentielle suspectant un AVC. Je sors quelques heures plus tard avec pour diagnostic une crise d’angoisse, bien que je ne fusse pas angoissée. Mais bon, pourquoi pas. La semaine suivante, je suis de plus en plus fatiguée et, alors que j’en parle à des amis en évoquant les urgences du 9 avril et « ce truc bizarre au pied dorénavant violet », je comprends que ce que j’avais pris pour une allergie étaient des engelures et que « le violet » était en fait un acrosyndrome (modification de la peau suite à un problème vasculaire). Pas très en forme, je rappelle le SAMU qui, comme je ne tousse pas et n’ai pas de fièvre, me conseille de me reposer. À peine 24h plus tard, le 19 avril, je ne tiens plus debout, je claque des dents, je suis livide, les douleurs thoraciques, qui n’avaient pas tout à fait disparu, sont à nouveau vives et profondes. Le SAMU envoie la Croix Rouge qui, « embêtée par ses observations », appelle le SAMU en renfort. Huit personnes chez moi. Suspicion d’embolie pulmonaire. Je repars aux urgences. Je sors le soir même.

Bilan à l’hôpital (en non Covid) : «Si vous étiez soignante, on vous testerait, mais vous ne l’êtes pas, donc on n’a pas le droit». Diagnostic au regard de l’examen clinique et de mes symptômes : « Vous avez été vraisemblablement primo-infectée du Covid-19 mi-mars et vous avez fait une réaction immunitaire vasculaire inflammatoire marquée par vos engelures. Vous faites manifestement un rebond inflammatoire. Il n’y a pas de pronostic vital pour nous aux urgences. A priori vous n’êtes plus contagieuse depuis longtemps. En revanche, il faut dorénavant poursuivre les explorations en ville car les signes peuvent révéler une pathologie qui ne relève pas de ce que nous traitons ici ». Je rentre.

 

Carnet de Bal
Commence alors le parcours en ville. Généraliste. Cardiologue. Phlébologue. Service vasculaire à l’hôpital. Acrosyndrome et micro caillots. Anti-coagulants, puis avec la disparition des symptômes (douleurs thoraciques, maux de tête, vertige), fluidifiant. Reste la sensation de faim qui a disparu et l’épuisement. Les fourmillements et engourdissements de la jambe disparaissent progressivement. En tout, en comptant le SAMU et les 2 passages aux urgences : 5 ECG, 1 HolterECG, 2 échographies du cœur, 2 dopplers, 1 capillaroscopie, 1 angioscanner, 7 prises de sang. L’examen micro-neurologique était gardé en suspens si les symptômes de la jambe restaient ou augmentaient. Le test d’effort jugé inutile. Jamais testée Covid. En revanche une prise de sang pour voir si j’avais des anticorps. Négatif (pour le moment ? Ce n’est pas très clair encore. À refaire).

Au bout de ce parcours, j’ai découvert que, «dans le fond», je suis en pleine forme, d’autant que je n’ai aucun antécédent personnel ou familial en cardio-vasculaire. Que je n’ai pas non plus de maladie auto-immune ou génétique. Parce que oui, à ce stade, les médecins ont besoin de vérifier tout cela pour savoir de quoi il s’agit. J’ai découvert que les réactions vasculaires et neurologiques sont liées au virus. Qu’il y a des rebonds, mais pas forcément. Que les symptômes s’expriment de façon sinusoïdale. J’ai aussi découvert les questions des médecins. La voix des malades. Leurs interrogations. Le polymorphisme des expressions, des pathologies, des durées. Et le vide. Le vide en matière de coordination des parcours. Ainsi que le poids des incertitudes.

Depuis la mi-avril, quelques articles, rares, commencent à documenter ces aspects. Cependant, en dehors de ce que vivent les malades et les médecins pour juguler les pathologies et adapter les traitements à chacun, je me suis rendue compte que personne ne sait ce qu’est être malade du Covid hormis ce que tout le monde, via la presse et les discours dominants, qualifie de maladie respiratoire. Le Covid-19 n’est pas qu’une infection virale des poumons. L’incubation ne dure pas seulement 2 jours. La maladie ne dure pas 14 jours (parfois beaucoup moins, parfois beaucoup plus). Une fois qu’on a été infecté, on n’est pas forcément tiré d’affaire. Parfois oui, parfois non. Les rebonds existent et sont eux aussi polymorphes, parfois graves, parfois juste réactionnels, et très souvent bel et bien hors respiratoire. Parallèlement, celles et ceux qui sont hospitalisés sont confrontés à une route souvent longue avant de pouvoir être vraiment remis. Qu’on ne sait pas bien encore ce que signifie « être guéri » du Covid-19. Ni ce qui explique la diversité des cas, des pathologies, des réactions, des conséquences.

En réalité, ce que j’ai découvert, c’est que les médecins apprennent au jour le jour, au fur et à mesure, à travers leurs patients et les pathologies ou les réactions qu’ils découvrent en même temps qu’ils auscultent. Que chaque jour, ils analysent, supputent, déduisent, estiment. Qu’ils échangent sur leurs fils WhatsApp entre spécialités différentes autour de ce qui est observé sur le malade qu’ils ont en commun. Ou de ce qu’ils partagent entre confrères d’une même discipline. Nous, malades, attendons des réponses, mais les médecins les trouvent en nous observant. Il est donc essentiel qu’ils puissent nous suivre et que ce qui s’exprime chez les patients soit partagé entre eux.

Les médecins, en ville tout autant qu’à l’hôpital, apprennent à l’épreuve des faits et les faits sont les malades, la maladie et ses expressions. Et eux-mêmes voient concrètement qu’il n’y a pas un traitement miracle mais bien, en fonction des organes touchés et des organismes des patients, des traitements à ajuster et d’autres à ne même pas envisager. Cela dépend de chaque cas. Car à ce stade il n’y a pas de trends dominants, mais des cohortes différentes. Les signes propres à une catégorie d’âge se retrouvent chez une autre. Un malade avec des antécédents résiste là où un autre, sans antécédent, marque des faiblesses. « L’intelligence » du virus se joue des règles et des évidences.

 

Alors…
Parce qu’à l’origine je suis chercheure en histoire et sciences sociales et que « nommer », c’est qualifier ; que l’observation du terrain est ce qui permet de nourrir les catégories de l’analyse et que sans nommer, on ne pose pas les bonnes questions. Parce qu’en tant que conseil et directrice en communication et en transformation des organisations, je suis confrontée aux outils numériques, si souvent souhaités, qui ne répondent pas aux besoins si ceux-ci ne sont pas dûment corrélés aux réalités du terrain et que, dans mon métier, la fabrique des données est ce qui constitue non seulement les référentiels mais l’intérêt de l’outil. Je travaille souvent avec les enjeux propres aux data, leur modération, le RGPD, le stockage et surtout en amont, avec le data mining et donc avec le fait de « nommer » et qualifier pour créer de l’opératoire et de l’opérationnel.

Enfin, parce que je me suis retrouvée ahurie face à ce que j’ai découvert au jour le jour dans les méandres de mon aventure Covid-19, grâce aux médecins et aux malades avec qui j’ai échangé, je me suis demandée : mais où sont les « malades à la maison » et leurs « maladies Covid » dans les discours et le plan de déconfinement ? Comment penser une politique publique à hauteur d’une épidémie dont les expressions sont multiples et évolutives si personne ne parle des malades et de leur maladie ? Alors j’ai écrit ce papier.

 

Les malades sont majoritairement hors de l’hôpital
Traiter des malades et de la maladie, c’est remettre au cœur du dispositif de politique publique et sanitaire la connaissance médicale et le suivi des patients. Casser les chaînes de contamination pour répondre à l’urgence est nécessaire dans l’immédiat de la crise mais une épidémie s’inscrit dans le temps long. Connaître les expressions de la maladie, accompagner la population avec les informations ajustées, en étant pragmatique et réaliste, c’est non seulement mieux comprendre le cycle de vie du virus et tous les effets du Covid-19 mais aussi soutenir une prévention active auprès de toute la population. Encore faut-il traiter de tous les malades.

Le propre d’un virus lorsqu’il se déploie dans un organisme, c’est d’investir son hôte et de proliférer. Si on simplifie : soit l’hôte résiste, soit il tombe malade. Éventuellement l’infection peut être fatale. En focalisant l’attention sur le nombre de morts et de malades hospitalisés par l’infection au Covid-19, les autorités françaises ont construit un discours binaire qui oppose confinement et nombre de morts-cas graves, car l’urgence consistait à éviter l’explosion des services de réanimation d’un système hospitalier exsangue. Or si l’objet de la problématique d’urgence est le virus et son incidence sur les services de réanimation, quel est le véritable sujet d’un virus, au quotidien, dans la vie d’une population, si ce ne sont les malades ? Tous les malades.

Peu d’études épidémiologiques ont été lancées et celles-ci sont principalement axées sur l’identification du nombre de personnes infectées et suivies en hôpital. À date, l’actualisation des projections estime que 4,4 % de la population française a été touché. Soit près de 3 millions de personnes (la marge se situe entre 1,8 et et 4,7 millions de personnes). D’un côté du spectre, les asymptomatiques[2] (50 % environ, voire plus, mais les chiffres varient tant on manque d’études au sein de différents clusters). De l’autre, les cas graves hospitalisés (3,6 %) et les morts (0,7 %)[3].

Sur la base de ces estimations il reste donc environ 1,3 millions de personnes[4] ayant été, ou étant encore, malades à des degrés très divers « à la maison » (de quelques jours « pas bien » à quelques semaines et plusieurs traitements antibiotiques, et parfois même des incursions à l’hôpital hors respiratoire) auxquels s’ajoutent les patients « guéris » de l’hôpital qui ont encore de longs mois de rémission et de suivi médical. Si le risque de mourir appelle vigilance et moyens, les effets de la maladie parmi les 99 % de la « population malade qui ne meurt pas » ne sont pas sans conséquences. Certaines sont connus. D’autres en voie de découverte. D’autres encore en interrogations. L’urgence de la crise peut-elle occulter ce qui dans les faits vient toucher de nombreux malades au long cours et avec eux le système de santé bien au-delà des pics aigus ?

 

Combien de personnes ont-elles été infectées, sous quelles formes et de quelles façons ? Quelle est la véritable ampleur de l’épidémie et ses conséquences ?
Ne pas nommer, c’est euphémiser la réalité. C’est ne pas dire qu’outre la survie des services hospitaliers, le sujet Covid-19 est bel et bien un sujet de santé publique qui sort des murs de l’hôpital, et qui est bien plus vaste que celui des seules maladies respiratoires et impliquant de nombreuses spécialités médicales : cardiologie, phlébologie, angiologie, ORL, gastro-entérologie, dermatologie, neurologie avec, en première ligne, les médecins généralistes qui se trouvent non seulement à traiter les cas en première instance mais souvent à orchestrer un suivi de leurs patients avec plusieurs confrères.

Ne pas désigner l’ensemble des malades, c’est aussi omettre un enjeu de taille : la totalité des pathologies et leurs conséquences, leur durée éventuelle. Les médecins le disent, entre eux et à leurs patients : ils ne savent pas si chez certains le virus est quiescent (au repos, dormant) et se manifeste par des résurgences. Les critères de guérison ne sont pas encore clairement établis. Il apparaît que le virus après s’être exprimé par une première symptomatologie (rhinite, erythème, engelures, diarrhées, bronchite, myalgie, troubles neurologiques, etc.) puisse aussi s’exprimer en récurrence par une seconde symptomatologie touchant d’autres organes parfois plusieurs semaines plus tard (AVC, embolie, myocardite, complications urinaires, etc.).

Les médecins ignorent pour le moment si le virus en s’attaquant à certains organes ne crée pas des pathologies qui décompenseront ou laisseront des séquelles à moyen ou long terme, voire si chez certains asymptomatiques ou symptomatiques légers, il n’y a pas de sanctuaire viral. Car les symptômes, comme les expressions apparaissent sinusoïdales : cycliques, avec des fluctuations très différentes selon les patients, leur historique, mais aussi la charge virale et les réactions de chaque organisme. Autrement dit, les complications ne touchent pas que les formes respiratoires du Covid-19, ne se limitent pas à quelques jours, et peuvent susciter des rechutes ou des rebonds. Ces aspects ne semblent pas toucher la majorité des malades et sont curables.

Mais complexes, multiples, ils touchent bien au-delà des personnes actuellement recensées, bien au-delà de quelques semaines, des milliers de personnes. Surtout, elles appellent un suivi ou une observation sur un temps long. Beaucoup de patients, notamment ceux sortis de l’hôpital, mais pas seulement, vont être suivis sur 3, 6 ou 12 mois ou certains comme les quelques cas d’enfants « Kawasaki-like » – on le sait par les documentations déjà établies de ces symptômes – auront un suivi sur plusieurs années. Comment aider alors les médecins de ville à pouvoir exercer en pluridisciplinarité pour les cas complexes de cette nouvelle pathologie ? Comment organiser le parcours de soins si les malades et la maladie ne sont pas désignés en tant que sujets ?

 

De la nécessité d’une veille sanitaire selon les critères des maladies à déclaration obligatoire.
En ne nommant pas le sujet, en ne parlant pas des malades dans leur totalité, l’État et nous avec lui, oublions une grande partie des malades, falsifiant les référentiels, obérant une des fonctions premières de la politique sanitaire du pays telle que celle-ci est censée être portée par Santé Publique France : étayer le « besoin de connaissances de la maladie » ; « évaluer (…) le risque de séquelles de la maladie » ; « évaluer les programmes de lutte et de prévention menés par les pouvoirs publics pour en mesurer l’efficacité ». Pourtant l’État a construit, depuis plusieurs décennies déjà, les outils pour « disposer d’informations afin de préserver la santé de la population » avec le dispositif des Maladies à Déclarations Obligatoires, dispositif de surveillance de 33 maladies sources d’épidémies (tuberculose, paludisme, Zika, etc.) qui repose sur la transmission de données par les médecins et les biologistes (libéraux et hospitaliers) aux médecins inspecteurs de santé publique (Misp) et leurs collaborateurs des Agences régionales de santé (ARS) ; puis aux épidémiologistes de Santé publique France.

Ce système de déclaration permet à la fois le partage des connaissances sur la base de toutes les observations de terrain et la confidentialité des données comme du secret médical, garantissant l’anonymat des malades tout en permettant le suivi médical idoine. Là repose la constitution d’un véritable réseau de veille sanitaire incluant toutes les pathologies liées à l’infection et pas uniquement les symptômes respiratoires (à date les déclarations sur le Réseau Sentinelle sont partielles et uniquement orientées respiratoires et pas obligatoires). Ce qui est donc incompréhensible, c’est pourquoi le Covid-19 n’est que partiellement devenu une Maladie à Déclaration Obligatoire (MDO). Le dispositif mis en place par l’article 6 de la loi du 12 mai 2020 prorogeant l’état d’urgence sanitaire est défini afin de « recenser les personnes infectées par le coronavirus et les personnes ayant été en contact avec celles-ci, dans l’objectif de la rupture des chaînes de transmission virale ». Cependant, « ce dispositif aura une durée très limitée » i.e. le temps du dispositif est celui de l’état d’urgence.

La déclaration obligatoire s’applique donc à la crise mais pas à une véritable veille sanitaire qui permettrait de documenter les observations cliniques et pas seulement le suivi des infections recensées sur la base de quelques critères seulement (limitées aux personnes testées). Une telle veille sanitaire assurerait le lien entre médecine de ville, toutes spécialités médicales confondues, avec ce qui se passe à l’hôpital. Cela constituerait la plateforme pour lancer des études épidémiologiques au-delà du seul lycée de Crépy-en-Valois (Oise) ou du paquebot Diamond Princess. Cela permettrait aussi le suivi dans le temps des pathologies subséquentes qui s’inscrivent dans une temporalité différente que celle de la primo-infection. Une meilleure connaissance et une meilleure compréhension permettent alors une meilleure anticipation (versus réaction), pour une approche du healthcare et non pas uniquement du sickcare.

Or, telle qu’actuellement communiquée dans le cadre du déconfinement, la mise en place d’un système de déclaration à l’Assurance maladie par les médecins généralistes et l’intervention de brigades d’intervention, ou « contact tracer »[5], pour suivre les cas contacts des personnes identifiées infectées, est un système de contrôle des contaminations et d’enregistrement de données qui relève de la surveillance des personnes : on veille pour contenir l’épidémie, pour éviter les morts mais les effets de l’épidémie sur la santé apparaissent totalement secondaires. Pourtant le fameux article 6 mentionne que des éléments probants du diagnostic clinique peuvent être retenus dans l’identification (alinéas 4 et 7) et qu’il s’agit de pouvoir orienter les personnes infectées vers un suivi médical pendant et après ces mesures (alinéa 9). Cependant ces points sont minorés dans ce qui est expliqué auprès des populations.

L’attention portée aux chaînes de contamination et à l’isolement des personnes infectées et leurs contacts des deux derniers jours euphémise la question du suivi thérapeutique d’une part, du suivi des malades dans le temps d’autre part, alors que de nombreux facteurs cliniques démontrent que dans un nombre non négligeable de cas (encore à étudier pour connaître la proportion) la maladie ne s’arrête pas aux portes d’une quarantaine de deux semaines.

 

Le cadre d’une déclaration obligatoire évite le piège d’écorcher le secret médical et les données personnelles.
L’approche actuelle rappelle certains manques de la première phase d’identification par les tests. Ceux-ci étaient principalement accordés aux malades souffrant de difficultés respiratoires aiguës (du fait des risques vitaux potentiels). Aujourd’hui, les critères exprimés publiquement pour le signalement sont non moins partiels : fièvre, toux, altération de l’odorat et du goût laissent de côté de nombreux autres symptômes qui sont non moins évocateurs d’une éventuelle infection au Covid-19 (dermatologiques, gastroentérologiques, ophtalmologiques, etc.). En limitant les critères d’identification de la maladie à leur strict minimum, on réduit les expressions de celle-ci. On élimine tous les autres critères que pourtant de nombreuses spécialités médicales font remonter. On soustrait toutes les autres cohortes de malades sources de contamination et sujets de pathologies.

On ne permet pas à la population de savoir qu’un érythème, des engelures, une conjonctivite, des diarrhées, une infection urinaire etc. sont possiblement des signes d’infection aux Covid-19 et donc que ces personnes-là doivent aussi être rapidement testées pour savoir si elles doivent s’isoler de leur entourage. Tel qu’actuellement pensé pour le déconfinement, le recueil de données par le biais de l’infection et de la contamination réduit la focale à l’enregistrement des personnes, là où il doit être question d’une véritable politique publique sanitaire tenant compte de la maladie et des malades. Il est nécessaire d’encourager la population à une vigilance holistique des symptômes, puis également à une deuxième salve de vigilance de la part des personnes infectées durant plusieurs semaines, afin qu’elles informent leur médecin de tout autre signe.

Ne pas opérer en ce sens, c’est biaiser la connaissance, biaiser les réalités du terrain. Sans porter l’attention sur la nécessité du suivi des personnes infectées, l’approche actuelle se concentre sur la désignation des personnes, ce qui peut pousser des patients à ne pas consulter ou à taire les symptômes de peur de subir une enquête qui pourrait leur être délétère pour des motifs personnels (avoir à déclarer un contact qu’ils ne souhaitent pas) ou professionnels (risque de stigmatisation sur leur lieu de travail, voire crainte du licenciement dans un contexte économique altéré). La protection des données et le secret médical doivent être garantis, mais l’attention devrait non moins se porter sur les soins pour que l’implication apparaisse dans ce qu’elle a de vertueux : dire pour guérir.

 

Considérer la maladie à partir de critères cliniques, c’est faire prendre conscience des plus larges biais de contagiosité ou des besoins de suivis éventuels
Enfin, le dispositif tel qu’expliqué à date engage un autre biais de désignation restrictif. La période d’incubation est encore mal connue et estimée entre 2 et 14 jours. Dans le cadre de la procédure définie actuellement, la brigade sanitaire a vocation à recenser les contacts des deux derniers jours de fréquentation d’un malade identifié. Là, on comprend que ce ne sont pas seulement les questions du secret médical et des données personnelles qui sont problématiques, mais aussi les bases mêmes de l’identification : à ne remonter les contacts que sur 2 jours, nombreux infectés potentiels sont inaperçus.

Quel est le droit pour la brigade sanitaire de contrôler, décider pour des personnes supposées contaminées : vérifier si ces personnes s’isolent correctement, refont bien les tests, y embarquent également leur propre entourage en donnant à leur tour les noms des personnes fréquentées ? Jusqu’où un tel raisonnement est-il opératoire ? Jusqu’où enregistre-t-on les inter-connaissances et les cercles d’interaction ? Un tel exercice, replacé dans le contexte de la maladie permettrait une toute autre sensibilisation de la population. En recensant l’intrication sociale (embeddedness) de la contamination, mais pas le chemin du virus dans l’organisme, le corps social prend le pas sur le corps médical. L’individu et ses relations ont le dessus sur le malade et sa maladie.

Par ailleurs, selon le type d’expression de l’infection un malade peut contaminer autrui 14, 21 ou 28 jours, voire plus selon la durée de ses propres infections, nombre de jours auxquels ajouter une semaine sans symptômes. Que ce soit pour un malade sorti d’hôpital et qui poursuit ses soins en ville, ou pour un malade soigné au Doliprane à la maison, le sujet est le même : la durée de contamination varie, l’éventualité de rebonds également. Là encore, les temps officiels de réclusion ne sont pas les temps des malades et de leurs pathologies. Même la délimitation de la contagiosité n’est pas encore maîtrisée par les médecins eux-mêmes à ce jour. La question d’un suivi régulier avec le médecin coordonnant les soins du malade est nécessaire, et mettre en place ce suivi participerait de la rétention des contaminations. Pourquoi ne pas expliquer tout cela afin que tous puissent agir de façon concertée et responsable puisque l’objectif est bien d’envisager, au-delà de la désignation du malade, la cure de la maladie ?

 

La veille sanitaire non seulement soutient la planification des soins mais aussi la stratégie de prévention
En ne traitant que des morts et des malades hospitalisés et dorénavant en créant un système qui entérine une politique d’enregistrement ad hoc des infectés, les discours se cristallisent sur la partie émergée de l’iceberg. En dehors de l’hôpital, le message officiel est qu’on ne considère le malade que comme un contagieux et pas comme un malade. Plus souvent qu’il ne tue, le virus touche les vivants et impose aussi ses conséquences chez ceux qui restent en vie. Se concentrer sur l’étape d’infection et la contamination, sur l’explosion de l’hôpital, ou sur une appli telle StopCovid, ne permet pas d’accompagner les malades et détourne des outils prioritaires qui construisent eux-mêmes les données nécessaires : les données cliniques et biologiques pour élaborer les catégories de l’analyse médicale, du parcours de soins des malades et les mesures de prévention et d’hygiène collective pour protéger les populations.

Car le message de prévention pour les gestes barrières est affaibli avec cette vision binaire : ce n’est pas pareil d’évoquer le 1 % qui peut mourir, particulièrement au-dessus de 60 ans, que de dire clairement « il y a des risques pour toutes personnes contaminées » y compris les enfants. Ces risques touchent déjà plusieurs dizaines de milliers de personnes qui vont être suivies au long cours. Cela peut non seulement changer le message mais aussi réorienter toute la politique sanitaire en obtenant une conscience et une responsabilité plus grandes de l’ensemble de la population qu’il va falloir, en outre, réussir à maintenir dans le temps. Nommer la maladie et ses expressions, les malades et leurs spécificités, devient alors source d’informations pour tous. C’est prendre le sujet dans toutes ses réalités et l’accompagner au-delà du temps de crise, sur le temps long qu’impose sa versatilité et ses évolutions, pour les malades, la santé publique et la société dans son ensemble avec l’impact socio-économique sous-jacent aux maladies complexes.

[1] Les chiffres officiels sont accessibles sur data.gouv.fr et santepubliquefrance.fr. On notera cependant que si la France déclare 139 000 cas confirmés, la source de Statista fondée sur les chiffres des chercheurs de Johns Hopkins indique 175 000 cas confirmés en France, ce qui rend toutes les considérations chiffrées somme toute compliquées.

[2] 20 % des personnes infectées serait asymptomatique, selon une étude dans un cluster en Allemagne mais 50 % selon l’étude à bord du paquebot Diamond Princess (voir infra). AMMOUCHE (Marielle), « Covid-19 : 20% de patients asymptomatiques dans un cluster en Allemagne », Egora.fr, accessible ici.

[3] Chiffres du 13 mai 2020 par une équipe d’épidémiologistes de l’Institut Pasteur réactualisant l’étude conduite le 21 avril et tenant compte de l’impact du confinement. Ces calculs sont fondés sur des modélisations et données d’hospitalisation et de santé. Simon Cauchenez & alii, « Estimating the burden of SARS-CoV-2 in France », Science, accessible ici.

[4] Le calcul est établi sur la base de l’estimation des quelques 3 millions de personnes infectées, dont sont déduits 50 % d’asymptomatiques, les personnes hospitalisées et décédées. Sous réserve des marges à prendre en compte.

[5] Sur le recrutement et les missions des brigades, plusieurs articles de presse : NouvelObs, LeFigaro, Slate.fr, LCI.fr, OuestFrance, BFM.tv.

 

Caroline Hodak

HISTORIENNE, CONSEIL EN COMMUNICATION ET STRATÉGIE DE TRANSFORMATION DES ORGANISATIONS

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 17:05

CONFINEMENT


-Le monde d’après se prépare aujourd’hui -


Le 15 mars se déroulait un 1er tour des élections municipales très particulier. Ça nous paraît déjà si loin avec l’enchaînement des événements que nous avons tous connu. Aujourd’hui tous les efforts doivent se porter sur la gestion et la résolution de cette crise et croyez bien que nos candidat·e·s y mettent du leurs, qu’il·elle·s soient élu·e·s, soignant·e·s, enseignant·e·s, bénévoles ou simples citoyen·ne·s respectant les consignes de confinement.

 


Cependant cette période n’empêche pas de réfléchir et de proposer une vision de ce à quoi pourrait ressembler le monde d’après. De nombreux éléments de cette crise nous font penser que les propositions que nous avons faites dans le cadre des élections municipales sont plus jamais d’actualité pour penser l’avenir de Brest.

 


Aujourd’hui plus que jamais se joue un combat pour le mode de société que nous appelons de nos voeux.

 

Christiane Migot

04 avril 2020

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 16:49
 
 
 
Pandémie et modernité

 

Il y a décidément deux sortes d’écologie. L’une est rationnelle et l’autre beaucoup moins… La première met en lumière le lien entre les épidémies et la diminution de la biodiversité, la déforestation ou le trafic des animaux sauvages, toutes choses appuyées sur des études sérieuses menées par des spécialistes reconnus de chacune des disciplines concernées.

 

Mais la seconde en tire argument pour alimenter, sans trop de précautions, son réquisitoire contre la modernité et la «civilisation thermo-industrielle», alors même que les liens, sur ce point, sont nettement moins établis.

 

Non que la civilisation en question soit innocente, bien au contraire : on lui doit, entre autres, le réchauffement climatique, la pollution, l’exploitation dangereuse de la nature et l’épuisement d’un certain nombre de ressources naturelles, ce qui est déjà quelque chose… Mais s’agissant du nouveau coronavirus, l’affaire se complique et l’annexion pure et simple de la pandémie au discours écologique souffre de quelques faiblesses.

 

On ignore encore, en fait, l’origine précise du virus. Difficile, dans ces conditions, de construire un discours péremptoire. On incrimine en général les chauves-souris, qui ont un système immunitaire particulier qui leur permet de transporter toutes sortes de virus sans en être atteintes. On pense souvent que l’un de ces virus est passé au pangolin, petit animal menacé, qui fait l’objet d’un trafic et de ventes sur des marchés en plein air aux conditions d’hygiène incertaines, comme celui de Wuhan. Si cette hypothèse courante est la bonne, le lien avec «la civilisation thermo-industrielle» devient douteux. La consommation d’animaux sauvages comme le pangolin renvoie bien plus à des pratiques culinaires anciennes, très antérieures à l’apparition de l’industrie. Aussi bien, ce sont les Etats modernes qui combattent le trafic d’animaux sauvages (dont le pangolin), avec le plus grand mal, puisque le braconnage persiste avec l’aide de mafias plus ou moins constituées.

 

De même, la déforestation, autre facteur recensé des épidémies, a commencé bien avant la naissance des sociétés modernes. Les forêts ont été attaquées dès l’apparition de l’agriculture (il y a environ 12 000 ans) et l’on considère qu’en France, par exemple, la déforestation a progressé sans cesse depuis les Gaulois jusqu’au XIXe siècle, pour s’inverser au XXe siècle, en Europe en tout cas (il y a plus de forêts en France aujourd’hui qu’il y a un siècle ou deux). En Chine, après les déprédations sans nom de l’ère maoïste (au moment du «Grand bond en avant», notamment), l’Etat s’efforce de reboiser lentement le pays (contrairement à l’Etat brésilien, fort coupable en l’espèce).

 

On remarque aussi que les pandémies sont de toutes les époques, et que les plus meurtrières ont eu lieu, soit avant l’ère industrielle (la Grande Peste, par exemple), ou bien à une époque de moindre développement et de moindre mondialisation qu’aujourd’hui (voir «la grippe espagnole» de 1918 et ses 30 millions de morts). Enfin, ce sont les vaccins, dont le principe est très ancien, mais qui se sont développés à partir du XVIIIesiècle, qui ont permis de faire reculer sérieusement le risque épidémique (contre la variole, le choléra, le typhus, etc.), alliés à la diffusion de l’hygiène, à l’usage des antibiotiques et au traitement de l’eau, toutes choses nées du progrès des sciences et des techniques. D’où l’allongement spectaculaire de l’espérance de vie dans les sociétés développées. 

 

Les politiques écologiques se justifient en elles-mêmes, pour sauvegarder une planète vivable. En matière épidémique, elles peuvent jouer un rôle préventif à long terme, fort utile. Mais à court terme, le système hospitalier, les appareils de réanimation, l’organisation des soins, la recherche d’un vaccin qui sera produit à l’échelle industrielle, sont les principaux remèdes au mal. On constate d’ailleurs qu’en Europe, c’est le pays le plus industrialisé, l’Allemagne, qui a le mieux contenu la pandémie, grâce à la production rapide et massive de masques et de tests. Au lieu de rappeler ces réalités, une partie du discours écologique affirme qu’on assiste à une vengeance de la Nature contre la civilisation moderne, un peu comme certaines religions incriminaient jadis les fautes des hommes qui attiraient sur eux la vengeance des dieux. Ce qui revient à plaider pour l’écologie, non en s’appuyant sur la raison et la science, mais avec des arguments de type religieux.

LAURENT JOFFRIN
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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 07:35
AMENDEMENT SÉNATORIAL DU 4 MAI : S’AGIT-IL D’UNE LOI D’AMNISTIE ?

 

Grand hourvari autour de la proposition de la commission des lois adoptée par le Sénat hier et intégrée au projet de loi sur la prorogation de l’état d’urgence. Elle est présentée partout comme une « loi d’amnistie » permettant aux ministres, élus et hauts fonctionnaires d’échapper aux conséquences pénales de leur gestion calamiteuse et fautive de la crise de la pandémie Covid 19.

Que nous dit ce texte :

«– Nul ne peut voir sa responsabilité pénale engagée du fait d’avoir, pendant la durée de l’état d’urgence sanitaire déclaré à l’article 4 de la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, soit exposé autrui à un risque de contamination par le coronavirus SARS-CoV-2, soit causé ou contribué à causer une telle contamination, à moins que les faits n’aient été commis : 

1° Intentionnellement ; 

2° Par imprudence ou négligence dans l’exercice des pouvoirs de police administrative prévus au chapitre Ier bis du titre III du livre Ier de la troisième partie du code de la santé publique ; 

3° Ou en violation manifestement délibérée d’une mesure de police administrative prise en application du même chapitre ou d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement. 

Dans le cas prévu au 2° du présent II, les troisième et quatrième alinéas de l’article 121-3 du code pénal sont applicables. » 

CE N’EST EN AUCUN CAS UNE LOI D’AMNISTIE.

Une loi d’amnistie concerne le passé et ne peut pas exonérer par AVANCE des faits qui ne se sont pas encore produits. Dans l’Histoire à commencer par la guerre du Péloponnèse (voir Thucydide) il y a toujours eu des lois d’amnistie destinées non pas à EXCUSER des fautes commises dans le passé mais à ABSOUDRE de leurs conséquences. Il y a donc des amnisties pour des faits. C’est-à-dire qu’on absout des fautes commises pendant une période déterminée. Comme pour la commune (lire Victor Hugo), la deuxième guerre mondiale (amnistie de 1953), la guerre d’Algérie (amnistie de 1968) etc etc.

 Et il y a aussi des amnisties au quantum, où on fait disparaître des peines en deçà d’un certain seuil. Comme par exemple auparavant les amnisties des amendes et des petites peines à l’occasion de l’élection présidentielle. 

La meilleure définition d’une amnistie est donnée par la grande encyclopédie Larousse de 1900 :

« l’amnistie est dans les nécessités de tous les gouvernements. Il y a des temps où une société inflexible aurait de graves inconvénients et ferait même courir des dangers à l’État. Il se produit dans le pays un tel besoin de pacification que le pouvoir a intérêt à écouter la voix de la clémence et à conclure un traité de paix civile ». 

Il semblerait quand même que nous n’en soyons pas encore là, et de toute façon la crise de la pandémie est loin d’être terminée…

Ensuite, on ne voit pas comment on peut considérer qu’un texte anticonstitutionnel d’ailleurs, qui exonère PAR AVANCE (!) les auteurs de fautes pénales puissent être applicable. C’est une hérésie au regard même des principes de la justice pénale. Le code du même nom décrit des faits qui peuvent recevoir une qualification pénale et leurs auteurs subir une peine décidée par un juge. La seule façon de les exonérer par avance et d’abroger l’incrimination, de la supprimer.

Enfin la rédaction de ce texte est absurde. Une exonération est effectivement prévue, et immédiatement accompagnée des exceptions. Les auteurs indirects des dommages tels que la contamination seront exonérés d’une responsabilité pénale SAUF S’ILS ONT COMMIS… toute une série de fautes qui sont décrites dans le texte et qui ne sont que la reprise de celles existant ACTUELLEMENT dans le code pénal. 

Ce que raconte Belloubet n’a aucune importance, ce qui compte ce sont les textes votés par le Parlement. Pour l’instant, la manœuvre n’a pas encore réussi, et il n’y a pas d’auto amnistie préventive avec ce texte. Si celui-ci reste en l’état, ministres et hauts fonctionnaires pourront être poursuivis pour les fautes qu’ils ont commises et qui ont aggravé les dommages subis.

Il faut ajouter également que cela vaut pour la période antérieure au 23 mars. C’est-à-dire que l’on pourra demander des comptes non seulement la bande à Macron, mais aux équipes précédentes et leurs politiques d’austérité à l’origine de l’ampleur de la catastrophe de la pandémie pour notre pays.

Alors il y a deux thèses pour la proposition de Philippe Bas qui est plutôt celle de Retailleau, d’ailleurs. Soit il a voulu faire une opération électoraliste auprès des grands électeurs dans la perspective des sénatoriales, soit il a voulu couper l’herbe sous le pied à l’opération LREM.

Mais ce qui est sûr c’est que Macron et sa bande n’ont pas renoncé à cette idée du coup d’éponge. Et c’est la raison pour laquelle il faut être extrêmement vigilant pour voir ce qui va se passer devant l’Assemblée nationale qui a le dernier mot. Soit LREM reconduit ce texte et dans ce cas il faut continuer à se préparer pour les futures procédures pénales. Les corrompus, les inconséquents,incapables, défaillants, amateurs devront rendre des comptes devant le juge. Soit, ceux-là profitent de la confusion pour retenter le coup et faire adopter un texte qui serait abrogatoire des incriminations actuelles et les protégerait pour l’avenir mais surtout pour le passé comme loi pénale plus douce.

Il faut surveiller ces gens comme le lait sur le feu.

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22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 20:15

Armées confucéennes et hordes européennes

 

 

Je vous écris de la chambre 541 de l'hôpital de Hanoï...

par Jean-Noël Poirier

15 avril 2020

 

 

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Le quartier de Truc Bach street à Hanoï est désinfecté, après la découverte d'un cas de coronavirus, le 7 mars 2020 © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage: 00948716_000005

 

 

 

Le Vietnam gère de façon admirable la crise du coronavirus. Le pays identifiait son premier cas le 23 janvier, et sa frontière avec la Chine était fermée le 1er février. Les Vietnamiens ne déplorent pour l’instant aucun mort. Le Français Jean-Noël Poirier, hospitalisé là-bas, décrit leurs méthodes.

 

 

 

Espagne, Italie, France, Royaume-Uni, États-Unis. L’Occident qui se pensait porteur de valeurs se retrouve porteur de virus. Un virus bien plus universel que lesdites valeurs. Face à nous, on l’a assez dit, les pays asiatiques – plus précisément les pays de culture confucéenne – ont réussi jusqu’à présent à endiguer et contenir la vague que nous prenons tous de plein fouet. 

 

 

Zéro mort.

 

 

Chine, Taïwan, Singapour, Hong-Kong, Japon et Corée du sud sont cités en exemple. On oublie le dernier pays confucéen de la bande, pourtant cher à notre cœur et à notre histoire : le Vietnam. Or son succès face à la maladie est encore plus éloquent que celui de la Corée du sud, désormais grande puissance industrielle. En développement rapide depuis vingt ans (PIB de 2700$/hab, +7% de croissance en 2019), mais néanmoins très loin de la Corée du sud ou de Taïwan en termes économique ou d’infrastructures, le Vietnam obtient des résultats prodigieux. À la mi-avril 2020, le nombre de personnes positives au Covi 19 ne dépasse toujours pas les 300 cas et la mortalité reste scotchée à zéro mort. 

 

 

Dans le monde confucéen, au Vietnam comme en Corée, au Japon comme dans le monde chinois (Chine, Taïwan, Hong-Kong, Singapour), la défense et les intérêts du groupe l’emportent sur le droit de l’individu.

 

 

Le Vietnam n’a pas perdu de temps à l’allumage. Extrêmement prudents, les écoles qui avaient fermé le 18 janvier pour les vacances du Nouvel-An vietnamien n’ont pas rouvert depuis. La population, qui portait déjà des masques pour se protéger du soleil ou de la pollution, a systématisé son utilisation. Des flacons d’alcool hydraulique ont été installés dans tous les espaces publics dès la fin janvier (cafés, entrées d’immeuble, ascenseurs…). La frontière avec les pays touchés a été fermée très tôt, en commençant par la Chine dès le 1er février, une semaine à peine après l’apparition du premier cas (une personne de retour de Wuhan et déclarée positive le 23 janvier 2020). Enfin, le Vietnam a appliqué dès le premier jour une méthodologie très stricte : identifier les personnes et les groupes à risque, les confiner, les tester et isoler les cas positifs. Une méthodologie pas très éloignée de la méthode préconisée par le directeur général de l’OMS : « tester, tester, tester et isoler ». Pas sorcier non plus. Mais encore fallait-il décider de le faire dès la première alerte. Bien joué.

 

 

Je vous écris depuis l’hôpital d’Hanoï

 

 

« Régime communiste, chiffres bidons ! Ils cachent forcément la réalité ! » Hélas, même pas. Des « invisibles », ces porteurs sains contaminant sans le savoir, existent forcément, comme partout, et ne rentrent pas dans les statistiques officielles. Mais ni plus ni moins qu’en Europe, et probablement moins, vu la politique de test et de confinement systématique pratiquée au Vietnam. Le nombre des cas connus est juste et demeure formidablement bas, pour un pays situé à trois heures d’avion de Wuhan.

 

Les hôpitaux ne sont pas débordés et le flux des patients, rentrants et sortants, est sous contrôle. Vous pouvez me croire sur parole. Je vous écris depuis la chambre 541 de l’hôpital des maladies tropicales de Hanoï qui regroupe tous les cas détectés. Testé positif au virus après deux semaines passées à Paris, j’ai été transféré à l’hôpital à 2 h du matin le 25 mars. Je n’ai développé aucun symptôme, ne suis pas malade, mais resterai à l’hôpital tant que je ne serai pas redevenu négatif. Si je suis cloué à l’hôpital, ce n’est pas pour moi, mais pour la communauté qu’il convient de protéger de ma contagiosité. Renvoyer chez lui, de surcroit sans masque, un patient diagnostiqué positif mais sans problème physique grave, est inimaginable ici. Au Vietnam, la protection du groupe l’emporte sur toute autre considération. Ma liberté individuelle attendra.

 

 

L’individu n’est rien, le groupe est tout

 

 

La stratégie vietnamienne face au virus est simple et empiète allègrement sur la vie privée. Toute personne contaminée (le F0) doit donner séance tenante l’identité de toutes les personnes qu’il a côtoyées (les F1) dans les jours précédents et lister tous les lieux où elle s’est rendue. Je l’ai moi-même fait, dans la nuit du 24 au 25 mars, avant de partir à l’hôpital. Et mieux vaut ne pas mentir. Le système d’encadrement de la population, consubstantiel du régime communiste en place depuis 1954 au nord et 1975 au sud, saura débusquer la moindre cachoterie et pourrait vous le reprocher vivement, au nom de la protection de la santé publique. 

 

 

Les personnes côtoyées, les F1, sont envoyés immédiatement en quatorzaine dans un centre fermé ou à la maison et testés. Obligation est faite à chaque F1 de prévenir les personnes avec lesquelles il a été en contact. Ce sont les F2. Tarif pour les F2 : distanciation sociale et si possible confinement à la maison durant 14 jours. Au 4 avril 2020, plus de 73 000 personnes étaient placées en quarantaine, plus de 40% dans un centre fermé souvent géré par l’armée, ou à la maison ou à l’hôpital.

 

 

Si un des F1 se révèle positif, rebelote. Tous ses F2 deviennent alors des F1, sont envoyés à leur tour en quarantaine et testés. Et ainsi de suite. Ce travail de suivi pyramidal de la population infectée et à risque est un travail de titan ou de fourmi au choix. Il n’est pas seulement possible parce que le Vietnam est un pays communiste doté d’un réseau d’encadrement étroit de la population. La Corée du sud et le Japon, démocraties pluralistes, ont utilisé des méthodes de suivi analogues dans l’esprit. Si cette politique fonctionne et donne des résultats au niveau d’une population de près de 100 millions d’habitants, c’est simplement qu’elle est approuvée et appliquée par toute la population. Au Vietnam comme au Japon, en Corée ou dans les pays chinois, ce consensus en faveur de méthodes aussi intrusives est fondé sur un fait culturel et civilisationnel fondamental. Dans le monde confucéen, au Vietnam comme en Corée, au Japon comme dans le monde chinois (Chine, Taïwan, Hong-Kong, Singapour), la défense et les intérêts du groupe l’emportent sur le droit de l’individu. Chacun accepte sans broncher de partir deux semaines en quarantaine dans un camp militaire à trente kilomètres de chez soi car ce sacrifice est considéré par tous comme nécessaire à la santé publique et à la défense de toute la communauté. Refuser n’est tout simplement pas une option.

 

 

N’est pas confucéen qui veut !

 

 

Les méthodes utilisées au Vietnam seraient insupportables à nos compatriotes. Nous les jugerions inacceptables et hautement incompatibles avec nos valeurs. Ces valeurs dont, soit dit en passant, s’accommode fort bien le coronavirus pour se diffuser partout en Europe. L’avenir dira si la méthode employée par le Vietnam et ses voisins aura été plus pertinente que le patchwork de mesures qui s’est progressivement imposé chez nous. Pour l’heure, il n’y a pas photo et, sans tambour ni trompette (à l’exception du Président Xi Jing Ping), les pays confucéens nous rappellent une leçon veille comme le monde. 

 

 

Une leçon d’évidence. Face à l’adversité, un groupe soudé, discipliné et – si possible – bien dirigé, l’emporte toujours sur une masse d’individus autonomes et rétifs à l’autorité. Leçon éternelle. 

 

 

Il y a deux mille ans, Jules César et son armée disciplinée, disposée en tortue romaine, battaient les hordes de barbares fonçant dans le tas, tête baissée. Il y a dix ans, la France perdait un méga-contrat de deux centrales nucléaires aux Émirats Arabes Unis au profit des Coréens pour les mêmes raisons. Bisbilles et rivalités franco-françaises d’un côté, alignement et unité de toutes les parties coréennes de l’autre. Le spectacle de nos divisions inquiétait les Emiriens et faisait la joie d’une équipe de Corée alignée sur une offre rationnelle entérinée par tous. Cadre d’Areva à cette époque, j’ai gardé un vif souvenir de cette triste débandade. Ce n’est pas avec un patchwork de groupes d’intérêt ou de minorités aux préoccupations divergentes que l’on fait face à une armée en ordre de marche. Surtout sur un terrain de jeu plat comme un billard, le fameux « level playing field » sans la moindre barrière, douanières ou non.

 

 

Froid constat, dans presque tous les domaines, l’ordre et de la discipline collective des pays confucéens, quand elle est mobilisée par une politique éclairée et non par un communiste arriéré et sanguinaire, l’emporte sur l’individualisme occidental. Industrie, instruction, sécurité publique et maintenant santé publique. Pas un domaine où nous ne soyons dépassés ou du moins rattrapés. La prodigieuse émergence de la Corée du sud ces trente dernières années devraient suffire à convaincre les plus myopes d’entre nous. On peut se rassurer en se disant que notre individualisme nous permet d’être « plus créatifs, plus inventifs ». Vraiment ? Parasite, Oscar du meilleur film, est un bijou coréen qui n’a rien à envier à nos chefs-d’œuvre.

 

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Alors, oui, nos libertés individuelles n’ont pas de prix et le modèle confucéen en fait volontiers l’économie au profit de l’intérêt de la collectivité. Mais rappelons-nous. Intérêt collectif et liberté individuelle ont cohabité harmonieusement en France. Ce que nous appelions autrefois « le sens civique » n’était rien d’autre que le respect par tous de règles collectives pour le bien de l’ensemble de la population. Ce n’est pas le confucianisme, mais on s’en approche. Ce sens civique – attention particulière apportée à la collectivité – a largement disparu, remplacé par la nouvelle injonction « c’est mon droit ! » portée par les revendications d’innombrables groupes minoritaires. Si nous ne retrouvons pas ce subtil compromis entre sens collectif et espace individuel qui a fait notre force jusqu’au début des années 80, je crains fort que nous n’ayons d’autres choix que de voir les disciplinées pays confucéens continuer de nous battre sur tous les plans.

 

 

 

En 1870, l’empereur japonais envoyait une mission en Europe pour étudier comment les puissances européennes avaient pu développer une aussi grande puissance politique, militaire et scientifique. Ce fut le début de l’ère Meiji. Près d’un siècle et demi plus tard, ne serait-il pas à nous, Européens, d’envoyer humblement des missions dans cette Asie confucéenne afin de redécouvrir quelques règles simples du succès collectif ? 

 

 

Épilogue

 

Après 17 jours confiné dans une chambre avec cinq autres patients et trois tests négatifs de suite, j’ai pu sortir de l’hôpital et rentrer chez moi. Pour immédiatement entamer une nouvelle quatorzaine de confinement strict, avec interdiction de sortir de mon appartement. Les autorités sanitaires ayant détecté quelques rares cas de résurgence d’une faible positivité après plusieurs tests négatifs, une nouvelle quarantaine est imposée à tous les patients pourtant déclarés guéris. Les autorités ne veulent pas prendre le moindre risque. Encore une fois, la préservation du groupe l’emporte sur la liberté individuelle. Choix collectif entériné par toute la société vietnamienne. Un choix de société inenvisageable chez nous.

 

 

Article achevé le 13 avril 2020.

 

Le bilan du Vietnam était alors de 262 cas identifiés et zéro mort.

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22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 08:51
Analyse in Courrier International.
 
L’Allemagne peut dire merci à sa scientifique en chef, Angela Merkel

 

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 14:56

 

Soutiens aux enseignants du Lycée de l’Elorn.

 

 

 

            Les Radicaux De Gauche de Landerneau apportent leur soutien aux syndicats d’enseignants du Lycée de l’Elorn, unis, pour leur lutte contre les dispositions mesquines et indignes des responsables de l’Éducation Nationale et en particulier à l’encontre des lycéens landernéens.

 

            La décision d’affecter un zéro aux épreuves comptant pour le bac, pour les lycéens ayant manifestés et boycottés certaines épreuves dans le cadre de l’action de protestation contre les mesures du Ministre Blanquer est discriminatoire, injuste et fondamentalement illégale. Elle relève d’un esprit de vengeance. De plus elle dénie le droit constitutionnel de manifester pour tous les citoyens.

 

            Par ailleurs, alors que les professionnels de la santé soulignent que les risques sanitaires sévères perdureront encore après le plateau de ralentissement de la pandémie, les autorités administratives, pour complaire à l’ordre économique, vont, contre toute logique républicaine, mettre en danger les élèves et le corps enseignants. 

 

            Votre lutte est responsable et juste, nous la soutenons.

 

 

Jean-Pierre Bernard

Membre du Bureau fédéral LRDG du Finistère

Landerneau le 16 Mars 2020.

 

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