Des centaines d’habitants du quartier Noailles, dans le centre de Marseille, se sont réunis mardi [5 novembre 2019] à 9 h 05 devant un trou béant baptisé “la dent creuse” pour observer huit minutes de silence. Un an auparavant jour pour jour, Chérif, Fabien, Julien, Marie-Emmanuelle, Niasse, Ouloume, Simona et Taher trouvaient la mort dans l’effondrement des numéros 63 et 65 de la rue d’Aubagne.

 

Marseille commémore les victimes toute la semaine. Leurs portraits sont affichés dans la rue où ils sont morts. La mairie, que beaucoup accusent d’être responsable de la catastrophe, a mis les drapeaux en berne mardi. Les gens manifesteront pour la troisième fois samedi après-midi. Les deux premières marches, en novembre et en février [2018], avaient réuni plus de 10 000 personnes.lire aussi:

 

La colère se concentre sur Jean-Claude Gaudin, un conservateur qui dirige la mairie de Marseille depuis un quart de siècle. Pendant des années, il a laissé les immeubles se détériorer dans l’espoir que les promoteurs immobiliers s’en empareraient pour les rénover et les embourgeoiser. Les propriétaires des taudis ont négligé les biens et se sont engraissés avec les loyers que les pauvres payaient grâce aux aides au logement.

 
“Un risque pour les biens et les personnes”

 

Ces huit morts auraient pu être évitées. Reynald Filipputti, un expert désigné par les occupants de la rue d’Aubagne en 2014, a déclaré au juge d’instruction avoir signifié à la municipalité il y a cinq ans que les fondations des numéros 63 et 65 étaient en train de s’affaisser et que les poutres du numéro 65 étaient pourries.

 

Filipputti avait envoyé une deuxième lettre trois ans plus tard pour signaler que “les fissurations de la structure continuaient à se développer” et qu’elles représentaient “un risque réel pour les biens et les personnes à court terme”. Ces courriers étaient restés sans réponse.

 

L’un des immeubles qui se sont effondrés appartenait à la municipalité. Les bâtiments adjacents jugés à risque ont été démolis, laissant un énorme trou entre les numéros 61 et 69. Une espèce de panique s’est installée.

 
359 immeubles dangereux

 

Dans les mois qui ont suivi, la ville a ordonné l’évacuation de 359 immeubles dangereux qui abritaient au moins 4 000 personnes. Seules 63 familles ont trouvé un logement permanent. Les autres ont été placées dans des hôtels ou des logements provisoires ou ont dû se débrouiller seules.

 

“Malgré l’urgence, il n’y a eu aucune réponse à la hauteur des enjeux, mais une violence institutionnelle, un mépris de classe et une ville vendue depuis trop longtemps aux promoteurs immobiliers”, proclame une déclaration publiée le 1er novembre 2019 par une quarantaine d’associations qui travaillent sur le logement.

 
“Une ville gangrenée par l’incompétence et la corruption”

 

Philippe Pujol, un journaliste de Marseille [lauréat du prix Albert-Londres en 2014], a publié en novembre La Chute du monstre : Marseille année zéro [Éditions du Seuil]. Il décrit une ville ravagée par le trafic de drogue et la ghettoïsation, et explique que l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne est “le symptôme d’une ville gangrenée par l’incompétence et la corruption”.

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Selon les critères retenus, le nombre de logements dangereux est estimé entre 400 000 et 600 000 en France. Dans un rapport récent [octobre 2019], Guillaume Vuilletet, député LREM, plaide pour une définition claire de ce qui constitue un logement indigne. Il a constaté qu’il existait 21 procédures de dépôt de plainte et tellement d’acteurs, des organismes publics aux préfectures, autorités locales, organismes de la région et tribunaux, que les responsabilités étaient diluées et qu’on se retrouvait avec “une forme d’inertie”.

 

Le ministre de la Ville et l’Agence nationale pour l’information sur le logement (Anil) ont mis en place un numéro vert pour les personnes vivant dans des conditions inacceptables en septembre [2019]. D’après Le Figaro, il avait reçu 2 000 appels [en novembre 2019], plus de 60 par jour. Le plus grand nombre d’entre eux venaient du département des Bouches-du-Rhône, où se trouve Marseille. Paris venait en deuxième position.